La disparition de Yayoi Kusama à 97 ans marque la fin du parcours d’une artiste ayant profondément marqué l’art contemporain. Des pois aux citrouilles en passant par ses espaces infinis, l’héritage de Yayoi Kusama continue d’offrir de nouvelles perspectives sur la création, l’ego et la guérison.
Le 14 août 2026, le Yayoi Kusama Museum de Tokyo et la Fondation Yayoi Kusama ont officiellement annoncé le décès de Yayoi Kusama dans un hôpital tokyoïte, à l'âge de 97 ans. Cette triste nouvelle met fin au voyage d’une artiste ayant consacré la quasi-totalité de sa vie à la création, laissant un immense vide dans le paysage de l’art contemporain. Pour Yayoi Kusama, cependant, une fin n’a jamais réellement marqué un terme. Ses pois recouvrant tout, ses citrouilles jaunes, ses réseaux infinis ou ses chambres aux miroirs sans limites ont dépassé le cadre d’un langage artistique individuel pour devenir des symboles iconiques de notre culture.
Derrière cette apparence reconnaissable entre mille se cache une pratique artistique séculaire, forgée par des obsessions, des traumatismes, l’isolement et une foi inébranlable en sa propre vision. Rétrospectivement, l’exposition “Yayoi Kusama: 1945 to Now” au M+ en 2022 fut une occasion rare pour le public d’accéder à une vue d’ensemble de son univers. Préparée sur quatre ans, l’exposition réunissait plus de 200 œuvres, allant de ses premières créations à celles conçues spécialement pour le M+. Surtout, elle a permis de voir au-delà de la simple “femme aux pois” une Yayoi Kusama audacieuse, vulnérable et déterminée à repousser les limites de l’art.

Above Recouvertes de pois et immergées dans des reflets, les installations oniriques de Yayoi Kusama invitent le public à faire l’expérience de l’auto-oblittération et à se fondre dans un espace infini. (Photo : Getty Images)
Au-delà des pois, l’univers de Yayoi Kusama
Les phallus, les pois et les citrouilles sont souvent perçus comme le “trio” identitaire de Yayoi Kusama, immédiatement reconnaissable par tous. Pourtant, comme le soulignait Doryun Chong, directeur adjoint et conservateur en chef au M+, lors de la préparation de l’exposition de 2022, l’œuvre de Yayoi Kusama est bien plus vaste. L’exposition visait justement à révéler ces facettes méconnues. Plutôt que d’adopter une chronologie classique, les commissaires ont articulé le parcours autour de six thèmes : l’infini, l’accumulation, la mort, la vitalité, le cosmos et la connexion radicale. Cette structure offre une lecture élargie, englobant peinture, sculpture, performance et littérature.
Plus de 200 œuvres ont été sélectionnées, dont trois nouvelles créations : “Dots Obsession - Aspiring to Heaven Loves” (2022), deux œuvres intitulées “Pumpkin” (2022) et une version de “Death of Nerves” (2022) spécialement réalisée pour le M+.
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Above Yayoi Kusama, Photo : Yusuke Miyazaka, avec l’aimable autorisation de Ota Fine Arts, Victoria Miro et David Zwirner © Yayoi Kusama
Parmi les pièces maîtresses exposées au M+ figure “Self Obliteration” (1966-1974), emblématique de la période de transition de l’artiste. Mêlant sculpture et peinture, l’œuvre présente six silhouettes féminines aux couleurs vives, recouvertes des fameux réseaux infinis. Pour Doryun Chong, il est remarquable que Yayoi Kusama ait conservé cette création lors de son retour du New York des années 70 vers le Japon.
L’agencement de l’exposition souligne ces concepts fondamentaux qui ont nourri toute la carrière de Yayoi Kusama : l’infini, l’accumulation, la mort, la force vitale, la biosphère et la connexion radicale, portés par ces 200 œuvres présentées dans le musée hongkongais.

Above Doryun Chong, directeur adjoint et conservateur en chef au M+, Photo : Winnie Young pour Visual Voices, avec l’aimable autorisation du M+ Hong Kong.

Above Mika Yoshitake, commissaire indépendante et experte de Yayoi Kusama, Photo : William Atkins
Des années à briser les frontières
Le New York des années 60 a révélé une Yayoi Kusama audacieuse. En pleine ère hippie, elle a utilisé la performance artistique pour introduire directement son corps, la politique et les enjeux sociaux dans sa pratique. Ces activités sont documentées dans la section “connexion radicale” de l’exposition au M+.
Yayoi Kusama a participé à des manifestations contre la guerre du Vietnam, réalisant des performances où elle se couvrait de pois. Elle utilisait parfois des organes génitaux masculins en tissu pour questionner les normes de genre. Loin d’être une simple provocation, cette démarche cherchait à libérer l’art du cadre restreint des galeries.
Les motifs répétitifs de Yayoi Kusama, des citrouilles aux organes génitaux, sont souvent interprétés comme une recherche d’auto-oblittération. Selon Mika Yoshitake, cette disparition de l’ego permet aux humains de se percevoir comme des êtres égaux, au-delà des identités de genre ou de couleur de peau.

Above Les citrouilles de Yayoi Kusama (1998-2000), Photo : © Yayoi Kusama, Collection de l’artiste
C’est ici que réside la force de Yayoi Kusama. “C’était une petite femme asiatique qui connaissait son talent et n’hésitait pas à l’affirmer dans un monde de l’art dominé par des hommes blancs”, souligne Chong. Cette confiance inébranlable était déjà présente dès ses débuts.
En 1966, lors de la Biennale de Venise, Yayoi Kusama a marqué les esprits. Sans invitation officielle, elle a installé “Narcissus Garden” sur le site de l’événement, avec le soutien de Lucio Fontana.

Above L’installation “Self Obliteration” (1966-1974) de Yayoi Kusama, faisant partie de la collection M+, Photo : © Yayoi Kusama / M+ Hong Kong
Vêtue d’un kimono doré, elle se tenait sous une pancarte proclamant “Votre narcissisme à vendre”, proposant 1 500 sphères miroitantes pour 2 dollars chacune. Cette performance questionnait la marchandisation de l’art, jusqu'à ce que la police intervienne pour l’expulser. Le choix du kimono était prémédité : en tant que femme asiatique en Occident, Yayoi Kusama a préféré accentuer sa différence plutôt que de la dissimuler.
L’art comme refuge

Above L’œuvre “Untitled (Chair)” (1963) de Yayoi Kusama, Photo : © Yayoi Kusama, Collection de l’artiste
Après son succès à l’étranger, son retour au Japon dans les années 70 fut discret. Cette période, marquée par la dépression et le sentiment d’être une outsider, l’a poussée vers l’écriture. Ses romans, peuplés de mort, de sexe et d’obsessions, révèlent une dimension surréaliste et profonde. Ces traumatismes d’enfance, notamment le manque de confiance envers les relations amoureuses causé par l’infidélité de son père, ont durablement marqué l’esprit de Yayoi Kusama.
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Above L’œuvre “Narcissus Garden” de Yayoi Kusama à la Biennale de Venise en 1966, Photo : © Yayoi Kusama, Collection de l’artiste
Pour Yayoi Kusama, l’art est devenu un mode de survie. Chaque pois, chaque trait, chaque forme devient un moyen de traiter ses obsessions et d’habiter un monde où les réseaux symbolisent la connexion, et les formes isolées, la solitude. Pour elle, créer n’a jamais été facultatif.

Above L’œuvre “The Moment of Regeneration” (2004) de Yayoi Kusama, Photo : © Yayoi Kusama, avec l’aimable autorisation de Ota Fine Arts, Victoria Miro et David Zwirner
Au-delà de l’apparence “mignonne”
Aujourd’hui, Yayoi Kusama est omniprésente sur les réseaux sociaux. Si cette popularité rend son art accessible à une nouvelle génération, elle en simplifie parfois la lecture. Pourtant, son travail ne saurait se résumer à une esthétique “mignonne”. La puissance de Yayoi Kusama réside dans sa capacité à toucher aux strates les plus profondes du psychisme humain.
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Above L’installation “Infinity Mirror Room” de Yayoi Kusama - “Universe of Infinite Light” (2020), Photo : © Yayoi Kusama, avec l’aimable autorisation de Ota Fine Arts, Victoria Miro et David Zwirner
Ses chambres aux miroirs ou ses installations provocatrices obligent le spectateur à ressentir physiquement l’œuvre. Yayoi Kusama a toujours fait preuve d’une transparence totale sur ses défis liés à la santé mentale. Dans un contexte asiatique où ces sujets étaient souvent tabous, cette franchise a ouvert une voie essentielle. Vivant dans un centre de soin depuis 1977, Yayoi Kusama n’a jamais cessé de travailler, voyant dans la création une forme de guérison.
Son héritage artistique, bâti sur la solitude et la résilience, reste un phare pour le monde contemporain. Yayoi Kusama nous a quittés, mais son univers persiste, invitant chacun à explorer ses propres profondeurs.
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