Cover Le chef d'orchestre Nguyễn Khắc Thành s'efforce d'amener la musique classique au grand public en brisant les barrières habituelles.

Le chef d'orchestre Nguyễn Khắc Thành s'efforce depuis des années d'amener la musique classique au public dans des espaces variés, au-delà des cadres habituels. Sa démarche ne vise pas à “vulgariser” la musique, mais à réduire les barrières pour que chacun puisse accéder à la plus haute exigence musicale.

Alors que l'on attend de plus en plus des chefs d'orchestre qu'ils soient des bêtes de scène, Nguyễn Khắc Thành va presque à contre-courant. Sur le podium, il utilise peu le langage corporel expressif. Pas de gestes amples pour “embrasser” l'orchestre, pas de signaux visuels dramatiques pour susciter l'émotion du public. La plupart du temps, il dirige avec les yeux : observant les interactions entre les pupitres, marquant les entrées du regard et ajustant l'équilibre sonore avec des mouvements de mains courts, précis et économes. L'attention n'est donc pas centrée sur le chef, mais sur la capacité de l'orchestre à s'ajuster lui-même. Non par manque d'émotion, mais parce qu'il croit que la musique est, avant tout, une structure qui doit être parfaitement accomplie — même dans le silence.

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La structure de l'esthétique

L'auditorium du Conservatoire de Hanoï est comble pour la représentation de l'orchestre Blue Sky. Lorsque le dernier accord de la Rhapsodie sur un thème de Paganini résonne puis s'éteint, l'espace plonge dans un silence rare — quelques secondes de calme absolu, suspendues entre la résonance et la réalité, avant que les applaudissements n'éclatent. À cet instant, Nguyễn Khắc Thành reste immobile. Il ne baisse pas immédiatement les bras, ni ne se retourne précipitamment pour saluer. Il laisse ce silence accomplir sa mission.

Ce n'est pas un geste improvisé. C'est une véritable déclaration esthétique.

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Above Le talentueux chef d'orchestre Nguyễn Khắc Thành en pleine réflexion musicale.

La Rhapsodie sur un thème de Paganini de Rachmaninov est toujours une épreuve redoutable pour tout chef d'orchestre. Leonard Bernstein lisait cette œuvre comme une tragédie psychologique tardive du romantisme ; Claudio Abbado laissait la structure s'exprimer avec une sagesse classique ; tandis que Valery Gergiev l'entraînait vers les sombres contrées du destin russe. Lors de ce concert à Hanoï, Nguyễn Khắc Thành choisit une voie plus discrète et rationnelle : il interprète Rachmaninov en véritable architecte.

Dès les premières variations, un axe rythmique stable est établi. C'est vital dans une œuvre saturée d'indications l'istesso tempo — où la sensation de mouvement peut facilement tromper l'oreille des musiciens comme du public. L'orchestre est dirigé avec lucidité, sans tomber dans le piège de “jouer” Paganini comme un numéro de cirque technique — un écueil fréquent pour les jeunes formations.

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Above Une performance captivante dirigée par le maestro Nguyễn Khắc Thành.

L'apogée esthétique de l'œuvre se trouve dans la Variation 18. Rachmaninov inverse la mélodie de Paganini et passe en ré bémol majeur, créant l'un des passages lyriques les plus célèbres du XXe siècle. Le réflexe habituel de nombreux chefs est de ralentir le tempo, d'épaissir les cordes, et de pousser le drame à son paroxysme pour essorer l'émotion de l'auditeur. Nguyễn Khắc Thành refuse cette manipulation. Il maintient un tempo constant. Les cordes jouent avec douceur mais sans saturer l'espace, laissant la structure “respirer”. Le point culminant arrive au moment précis, explose juste ce qu'il faut, puis se referme proprement pour laisser l'œuvre poursuivre sa propre logique interne.

Dans la conclusion — où Rachmaninov termine par un geste presque moqueur — Thành choisit un arrêt net. Pas d'écho prolongé. Pas de renforcement romantique artificiel. L'orchestre s'arrête exactement au bon endroit.

Ici, son choix artistique révèle une philosophie de direction claire. Pour Nguyễn Khắc Thành, diriger n'est pas l'art de l'émotion instantanée, mais l'éthique de la structure. Le silence n'est pas un vide, c'est une composante de la forme. La discipline n'étouffe pas l'émotion, elle la protège de la facilité. C'est une position esthétique minoritaire à l'ère du culte de l'ego, où l'image du chef d'orchestre star — pouvoir, symbole, performance — occupait autrefois une place centrale. Nguyễn Khắc Thành appartient à un autre paradigme : le chef comme bâtisseur de structures, coordinateur de sens, fondant son autorité non pas sur l'aura personnelle mais sur la clarté du rythme et la transparence de la pensée.

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Above Le chef d'orchestre en pleine concentration lors d'une répétition intense.
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Above La passion pour la musique classique rayonne à chaque mouvement.

« Avec le violon, l’artiste crée un son. Mais en tant que chef d’orchestre, je me tourne vers l’orchestre, j’engage un dialogue avec les structures et je dirige l’œuvre. » - Chef d'orchestre Nguyen Khac Thanh

Ce chemin n'est pas une improvisation tardive. Avant de monter sur le podium, Nguyễn Khắc Thành était un violoniste exceptionnel, doté d'un son riche en émotions et d'une forte empreinte personnelle. À ce jour, il conserve encore la place de premier violon dans l'orchestre — un choix peu commun, voire risqué. Le fait de tenir à la fois la baguette et le violon, assis au sein de l'orchestre, exige un dédoublement constant entre la vision globale du chef et la pression technique de l'interprète. Mais c'est précisément cette position “amphibie” qui a forgé son style : une empathie pragmatique. Il connaît la sensation d'être mal dirigé, l'agacement face à une battue floue, et l'épuisement très “humain” des musiciens après des heures de répétition.

Le choix entre créer et guider

Pourquoi un violoniste à succès bifurque-t-il vers la direction d'orchestre ? La réponse de Nguyễn Khắc Thành tient davantage de la philosophie que d'un plan de carrière : “Avec le violon, l'artiste crée le son. Mais en tant que chef, je me tourne vers l'orchestre, je dialogue avec les structures et je guide la partition.” Ce n'est pas un renoncement à l'émotion, mais un déplacement : de la production du son vers l'organisation du sens.

Ce rêve l'obsède depuis longtemps. À l'âge de 10 ans, alors qu'il était un jeune étudiant en musique à Hué, le professeur Lô Thanh a dit à ses parents : “Je pense que ce garçon doit devenir chef d'orchestre.” Des décennies plus tard, cette phrase est devenue une boussole silencieuse — le guidant lentement, mais sans jamais dévier.

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Above L'art de la direction d'orchestre exige précision et grande sensibilité.

Lors des répétitions, Nguyễn Khắc Thành est réputé pour sa sévérité, bien qu'il s'emporte rarement. Il crie très peu. Il rappelle à l'ordre. Il demande de recommencer. Et il ne fait absolument aucun compromis avec ce qui n'atteint pas le standard sonore qu'il a imaginé. 

En répétition, lorsqu'un musicien fait une fausse entrée ou n'y arrive pas, il arrête rarement l'orchestre pour corriger avec un long jargon technique. La phrase qu'il répète le plus est une brève question : “Peux-tu jouer encore mieux ?” Suivie immédiatement de : “Je sais que tu en es capable.” Pas de réprimandes, pas de discours esthétiques grandiloquents.

Cette rigueur trouve sa source dans un bagage artistique fait de contrastes. Il a obtenu son diplôme au Conservatoire National avec les félicitations du jury sur deux pièces pour violon diamétralement opposées : l'Introduction et Rondo Capriccioso de Saint-Saëns — gracieuse, maîtrisée et subtile ; et le Concerto pour violon de Khatchatourian — féroce, rythmiquement lourd et riche d'une énergie viscérale. Avec le recul, c'est presque un portrait précoce de lui-même : un équilibre fragile mais durable entre discipline et spontanéité.

Dans un contexte où la musique académique au Vietnam est souvent reléguée à la périphérie du divertissement, l'intransigeance de Nguyễn Khắc Thành sur les principes devient un ancrage moral. Il a un jour affirmé : diriger un concert de fin d'année pour un lycée doit être fait avec le même sérieux que sur la scène de l'Opéra de Hanoï. Pour lui, l'espace peut changer, mais les standards musicaux demeurent immuables.

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Above Un moment de connexion profonde entre le chef et l'orchestre.

Des projets comme le Luala Concert ou des tournées en province ne sont pas des concessions esthétiques. Dans des conditions acoustiques imparfaites, l'exigence envers l'orchestre est encore plus grande : jouer de manière compacte, nette, et assumer la responsabilité de son propre son. 

L'un de ses souvenirs les plus marquants ne réside pas dans les applaudissements polis d'un théâtre luxueux, mais dans l'image de minorités ethniques et de fonctionnaires locaux bravant la pluie et la boue pour venir écouter une symphonie. Le son ce jour-là n'était pas parfait, mais il était authentique. Les exclamations “C'est tellement beau !” ou “J'adore !” de personnes n'ayant jamais entendu parler de Mozart ou de Beethoven ont un poids qu'aucun vocabulaire critique ne saurait remplacer.

Nguyễn Khắc Thành ne considère pas l'indifférence du public envers la musique symphonique comme un échec culturel, mais comme un vide éducatif. “L'esthétique n'est pas un don inné, c'est une faculté qui s'éduque”, dit-il. Et l'éducation, tout comme la musique, demande de la patience. Il qualifie les chefs-d'œuvre classiques de “montagnes” : Beethoven, Brahms, Mahler — des sommets qui n'autorisent aucune approximation. Il n'y a pas de sommet ultime, seulement l'ascension interminable.

La structure du ciel

Malgré son apparence rationnelle et disciplinée, le professionnalisme de Nguyễn Khắc Thành cache un besoin de connexion très personnel. Lorsqu'il occupe la chaise du premier violon, il garde l'habitude de lever les yeux vers l'obscurité de la salle. “Je veux chercher un visage — peut-être celui d'une femme”, dit-il en plaisantant à moitié. Ce n'est pas pour romantiser la musique, mais pour éviter que l'interprétation ne devienne une manœuvre technique sans âme.

L'orchestre Blue Sky est son nouveau périple — un espace où il teste la possibilité d'insuffler une vitalité contemporaine aux anciennes architectures musicales, sans en briser l'ordre interne. Un voyage solitaire en quête d'autres nuances pour l'art classique.

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Above L'orchestre Blue Sky sous la direction rigoureuse de son maestro.

Nguyễn Khắc Thành choisit de marcher lentement dans un monde qui vénère la vitesse. Il croit en la structure à une époque qui privilégie les émotions de surface. Si sa voie est solitaire, ce n'est pas par manque de public, mais par manque d'alliés esthétiques. 

Mais tout comme le ciel, la structure est toujours présente au-dessus de toute manifestation. Elle ne devient évidente que lorsqu'on accepte de lever les yeux et d'embrasser son immensité. Dans un théâtre resplendissant ou dans la cour balayée par les vents du musée des Beaux-Arts, la musique — lorsqu'elle est traitée avec le plus profond respect — n'a pas besoin de promesses pour être guidée. Elle se suffit à elle-même, par sa forme seule.


Cet article a été initialement publié dans l'édition de Tatler Vietnam, mars 2025

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