Depuis Londres, la cofondatrice de Major Books, Thiên Kim, propose une approche inédite pour redécouvrir la littérature vietnamienne depuis ses racines.
Une absence impossible à ignorer
Major Books est née d'un vide persistant dans le parcours académique et professionnel de sa cofondatrice, Thiên Kim. Alors qu'elle étudiait la littérature comparée et le cinéma anthropologique à l'University College London, l'une des institutions académiques internationales les plus prestigieuses d'Europe, elle a rapidement fait un constat : dans tout le département, il n'y avait qu'un seul professeur spécialisé en littérature asiatique, et la littérature vietnamienne brillait par son absence. Cette lacune n'était ni bruyante ni sujette à controverse, mais suffisante pour soulever une question faussement simple : si la littérature vietnamienne n'est pas présente dans l'espace académique international, comment est-elle lue, et par qui ?
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Above Thiên Kim, la brillante cofondatrice de la maison d'édition Major Books
Cette question a suivi Thiên Kim au-delà des amphithéâtres pour pénétrer le monde de l'édition. Dans les grandes librairies britanniques, elle a remarqué que seulement quatre œuvres de littérature vietnamienne étaient exposées. Fait encore plus marquant, la majorité d'entre elles étaient des traductions indirectes, où le “traducteur” attitré ne parlait pas vietnamien et se contentait de réviser le texte en anglais, tandis que la personne ayant réellement traduit depuis la langue originale n'était pas créditée. Pour Thiên Kim, il ne s'agissait pas d'une simple erreur professionnelle, mais d'une véritable injustice systémique.
La langue source et la dignité de la traduction
Thiên Kim est convaincue que la traduction n'a jamais été un acte intermédiaire invisible. Au Royaume-Uni, de nombreux éditeurs omettent le nom du traducteur sur la couverture, craignant que les lecteurs n'hésitent à acheter un livre traduit. Major Books a fait le choix non seulement d'afficher le nom des traducteurs en couverture, mais aussi de leur reverser un pourcentage des droits d'auteur au lieu d'un simple paiement unique, tout en leur réservant un espace d'expression lorsque cela est possible. Ce n'est pas une stratégie marketing, mais un véritable manifeste : chaque traduction est un choix esthétique et culturel. Par conséquent, le traducteur de littérature ne peut pas être un simple “transcripteur”, il doit être considéré comme un véritable co-auteur.
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Above Les ouvrages soigneusement publiés par Major Books mettent en valeur la culture.

Above Chaque publication reflète un engagement profond envers l'excellence de la littérature.
Thiên Kim croit en une “nouvelle vague de traduction”, où la langue d'arrivée ne domine pas, mais s'élargit pour embrasser l'esprit de la langue source. La mission de la maison d'édition n'est pas de rendre l'œuvre “plus facile à lire”, mais de défendre ces choix artistiques jusqu'au bout.
Un Vietnam différent, au-delà des clichés habituels
Sa formation en littérature comparée permet à Thiên Kim de percevoir les œuvres littéraires comme un espace de dialogue continu. Il n'y a pas d'identité figée, seulement des mouvements, des hybridations et des confrontations. La littérature vietnamienne est une fresque multidimensionnelle, non confinée à une époque ou à un genre spécifique. Elle confie d'ailleurs : “Une autre raison qui m'a poussée à agir est que la majorité des œuvres vietnamiennes traduites à l'étranger tournent autour de la guerre, des boat people ou du sort de la diaspora. Presque personne ne connaît la littérature contemporaine du pays, pourtant riche de plumes puissantes comme Nguyễn Ngọc Tư, Nguyễn Bình Phương ou Vũ Đình Giang. Leurs écrits n'existent quasiment pas sur la scène littéraire internationale, du moins dans la sphère anglophone.” Major Books a donc choisi de commencer par ces voix contemporaines, où la femme vietnamienne, la vie urbaine et les déchirements très actuels sont placés au centre du récit. C'est une façon d'affirmer que la littérature du Vietnam n'existe pas seulement en tant que mémoire, mais comme une entité bien vivante, en pleine effervescence créative.
« J’espère que la littérature vietnamienne sera reconnue comme un genre littéraire majeur sur la scène internationale, et non comme une voix marginale. Je crois que le respect de la langue originale et la préservation de son authenticité dans les traductions sont essentiels pour aider les lecteurs internationaux à redécouvrir le plaisir de lire et d’apprécier la littérature vietnamienne. » - Thien Kim, cofondateur de Major Books
Avancer lentement, mais avec détermination
Sur le plan stratégique, Major Books a commencé par un choix clair : la littérature féministe. Les trois premières œuvres publiées, The Tale of Kiều (Nguyễn Du), Making a Whore (Vũ Trọng Phụng) et Water: A Chronicle (Nguyễn Ngọc Tư), couvrant des périodes allant du Moyen Âge à l'époque moderne, ont permis à la marque de forger son identité et de recevoir le soutien d'un fonds artistique britannique. Depuis lors, Major Books s'est développée dans les domaines de la littérature sur l'identité de genre et de la littérature jeunesse, avec la conviction que les jeunes lecteurs, moins imprégnés de préjugés, peuvent embrasser la littérature multiculturelle de la manière la plus naturelle qui soit.

Above Des couvertures captivantes illustrent la beauté de la littérature vietnamienne contemporaine.

Above L'esthétique visuelle joue un rôle clé dans cette nouvelle maison d'édition.
Une autre décision hautement symbolique a été de maintenir l'intégralité du processus de création du livre au Vietnam : de la traduction et du design à l'illustration et l'impression. Major Books opère dans des limites très concrètes : un personnel restreint, des coûts élevés et un marché conservateur. Mais en retour, elle a acquis un atout inestimable : le soutien inconditionnel de la communauté créative vietnamienne. Des auteurs aux traducteurs en passant par les illustrateurs, nombreux sont ceux qui acceptent de partager les risques pour bâtir ensemble une vision à long terme. Bien que distribué à l'échelle mondiale, chaque ouvrage conserve l'empreinte indélébile de son lieu de naissance.
Pour Thiên Kim, Major Books n'est pas mue par une ambition dominatrice, mais se veut une “petite fenêtre” suffisante pour permettre au monde d'admirer un Vietnam diversifié, complexe et vibrant de vitalité. Et tout au long de ce voyage, la leçon la plus importante qu'elle ait apprise est la patience : avancer à son rythme, choisir les bons compagnons de route, et croire fermement que la littérature, si on lui accorde l'espace qu'elle mérite, possèdera toujours le pouvoir de s'exprimer par elle-même.




