Picasso, l’artiste le plus emblématique du XXe siècle, a fondé une grande partie de son travail sur sa capacité à imiter et à s’approprier les styles.
C’est un angle d’approche captivant qui a été mis en lumière lors de la table ronde “Picasso et la genèse de l’art moderne”, organisée conjointement par l’ambassade d’Espagne et la librairie inBook à la mi-septembre. En revisitant l’histoire de l’art du XXe siècle, le conférencier, l’écrivain Duc Anh, a invité le public à explorer la manière dont Pablo Picasso (1881–1973) a été façonné par, puis a contribué à définir, les paradigmes artistiques d’une ère nouvelle.
Styles et modes
Selon les intervenants, la renommée de Picasso a engendré de nombreux malentendus. Jusqu’à présent, le grand public le perçoit souvent comme un génie solitaire, célèbre pour un style qui lui serait propre : le cubisme. Pourtant, Picasso n’a pas inventé le cubisme seul ; il s’agit d’une œuvre collective née des échanges avec le peintre Georges Braque (1882–1963). Le cubisme n’était d’ailleurs pas le style unique de Picasso : ce n’était qu’une méthode picturale qu’il a appliquée pendant une décennie, de 1909 à 1919. Par la suite, il a constamment fait évoluer son style en s’appropriant l’héritage artistique de ses contemporains ou des maîtres anciens – tels que l’art classique, le surréalisme, la céramique méditerranéenne ou la sculpture populaire espagnole. La carrière de Picasso semble démontrer que la création n’est pas le fruit d’un seul individu, mais qu’elle est ancrée dans des relations interdépendantes ; un artiste n’a pas à se limiter à une forme ou à un style unique, en particulier Picasso.
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Above Picasso entouré de ses propres créations en céramique.
Mais depuis quand les artistes rivalisent-ils pour créer de nouveaux styles ? De la Renaissance au milieu du XIXe siècle, la peinture occidentale se concentrait principalement sur la capacité à simuler des images en 3D sur des surfaces en 2D. À cette époque, les peintres étaient formés par des institutions académiques et soutenus par le mécénat aristocratique. Toutefois, ce système a été ébranlé par la mondialisation, la révolution industrielle et la Révolution française. Avec l’amélioration de l’éducation et l’ouverture du Louvre au public, le nombre d’artistes a explosé, dépassant les capacités de filtrage des institutions. Parallèlement, l’émergence de la presse et de la photographie a offert de nouvelles méthodes de production d’images. L’engouement pour les styles orientaux, via le Chinoiserie (1730–1760) et le Japonisme (1860–1890), a également bouleversé les standards. Ces mutations ont favorisé l’émergence de l’art moderne. En 1863, le Salon des Refusés fut créé pour exposer les œuvres rejetées par l’académie, et en 1874, les impressionnistes organisèrent leur première exposition indépendante. Picasso, en tant qu’héritier de cette avant-garde, a su naviguer dans ce marché où la critique journalistique a remplacé le jugement institutionnel.

Above Cette œuvre de 1901 immortalise le visage du défunt Casagemas, ami proche de Picasso.
C’est le poète Baudelaire qui a posé les bases de cet esprit moderne. Dans son essai “Le Peintre de la vie moderne” (1860), il soutient que la beauté est composée d’un élément transitoire et d’un élément éternel. Plutôt que de copier l’histoire ou la mythologie, l’artiste moderne doit saisir la beauté dans le quotidien. À la suite de cet appel, l’impressionnisme et d’autres mouvements ont cherché à capturer l’instantanéité d’une société en pleine mutation, transformant Picasso en un acteur clé de cette quête permanente de nouveauté.
Peindre comme on écrit
Baudelaire a également légué à la peinture une conscience du langage artistique. Dans son poème “Correspondances”, il décrit le monde comme une forêt de symboles. Cette vision a conduit les artistes à ne plus chercher à imiter la réalité physique, mais à utiliser les lignes et les couleurs pour exprimer des états mentaux abstraits, une approche adoptée par le symbolisme, dont Odilon Redon reste une figure majeure.

Above Les toiles de Picasso de la Période rose représentent souvent des clowns fatigués.
Cette tradition de l’art moderne a été intensifiée par Picasso. C’est à travers la mort de son ami Carles Casagemas en 1901 qu’il a développé son propre style, marquant le début de sa Période bleue (1901–1904). Picasso a peint comme on écrit. En 1912, il a inventé le collage avec “Nature morte à la chaise cannée”, utilisant des motifs préimprimés et des lettres pour créer du sens. En tant que maître de l’imitation, Picasso a adopté des esthétiques variées pour produire de nouvelles marchandises artistiques. Son succès commercial immense est intimement lié à sa présence médiatique constante.
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Above Les Demoiselles d’Avignon (1907), influencées par les masques africains selon Picasso.
Il est important de noter que pour Picasso, le succès commercial était primordial. Bien que ses innovations aient été majeures, certains critiques estiment que son obsession pour le renouvellement stylistique l’a poussé vers des formules souvent superficielles, au détriment d’une exploration approfondie. Si des mouvements comme Dada ou le surréalisme cherchaient à contester l’ordre social, Picasso a préféré y trouver une place lucrative. En s’appropriant l’esthétique de cultures diverses, telles que les masques africains, Picasso a créé des symboles dont le sens a été déconnecté de leur contexte originel.
En fin de compte, Picasso illustre à la fois la complétude et les limites de l’art moderne. Des mouvements ultérieurs, comme Fluxus dans les années 1960, se sont construits en héritant de ses méthodes tout en critiquant sa commercialisation, cherchant à réintégrer l’art dans la vie quotidienne des individus.




