Cover De jeunes artistes transforment la “sơn mài” en explorant des thèmes contemporains par la laque vietnamienne.

De jeunes artistes redéfinissent la “sơn mài”, la laque vietnamienne, en explorant de nouveaux thèmes, matériaux, techniques et procédés créatifs.

C’est le point culminant de l’exposition “Điểm rìa bên ảo cảnh” (Sur le bord du mirage), présentant les œuvres des artistes Trịnh Anh et Lê Tâm, commissariée par l’artiste visuelle Đặng Thuỳ Anh et organisée par Á Space au début du mois d’octobre 2026. Ici, la laque vietnamienne, ou “sơn mài”, devient un prisme mystérieux permettant aux spectateurs de contempler des créatures vivant à la lisière des mirages du monde moderne. Ces êtres sont hybrides, produits en série et emprisonnés dans des cycles de vie dictés par des chaînes de production industrielle. Du poisson d’ornement au bétail, en passant par l’être humain, chaque corps enfermé porte en lui à la fois la mémoire d’une existence naturelle et les traces invisibles des barreaux d’une production mécanisée. Grâce à la “sơn mài”, ces artistes interrogent notre rapport au vivant.

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Above Une œuvre de “sơn mài” captivant le regard par sa profondeur et sa technique singulière.

Espaces virtuels et corps hybrides dans la “sơn mài”

Dans un recoin de l’exposition, on découvre une multitude de pièces de “sơn mài” carrées, évoquant des boîtes ou des pixels. Chaque boîte enferme un petit animal — poisson rouge, scarabée, papillon de nuit — tous hybridés avec des traits humains. En observant attentivement, les yeux sur les ailes des papillons se transforment en yeux humains, et les pattes des scarabées deviennent des doigts. Cette hybridation est encore plus flagrante chez les poissons : des mains fines émergent de leurs nageoires pectorales, tandis que leurs nageoires arrière arborent des pieds chaussés de talons hauts. L’homme perçoit le monde en projetant sa propre image sur chaque créature, décrivant les animaux à travers des parties du corps humain ou des accessoires vestimentaires.

Ces créatures, dont les corps sont déformés pour satisfaire les goûts humains, illustrent l’artificialité de notre époque. La “sơn mài” révèle ici des lignes hybrides qui rappellent à la fois les circuits électroniques et les courbes stylisées des masques de théâtre traditionnel. Ces formes sont emprisonnées par des blocs géométriques, certaines peintures étant encadrées par des fenêtres évoquant des écrans d’ordinateur, tandis que d’autres portent l’inscription “Error” au milieu de pixels éclatés. Chaque langue, qu’elle soit humaine, informatique ou génétique, crée un monde virtuel qui finit par dévorer le monde réel.

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Above Détail de l’œuvre hybride réalisée avec la technique traditionnelle de la “sơn mài”.
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Above Une composition complexe explorant les thèmes de l’artificialité dans l’art “sơn mài” contemporain.
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Above La finesse du travail de la laque souligne la tension entre nature et technologie.

De cette manière, Trịnh Anh dépeint l’état de tension entre le monde vivant et le langage. Artiste tatoueur, elle conçoit ses motifs sur tablette en s’inspirant du monde organique avant de les inscrire sur des corps humains. Lorsque le corps — dernier espace d’autonomie de chaque être — est sans cesse modifié pour servir le regard d’autrui, la conscience de cette altération devient le rempart de la liberté mentale. La “sơn mài” lui permet d’exprimer cette quête.

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Above L’artiste Trịnh Anh dans son atelier, utilisant la “sơn mài” pour explorer l’identité.
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Above Une pièce maîtresse exposée, témoignant de l’évolution de la “sơn mài”.

Dans une époque qui sanctifie la vitesse, la quantité et la standardisation, la “sơn mài” devient un refuge pour des sensations lentes et uniques. À travers chaque étape — ponçage, dessin, création de texture, polissage — l’artiste est contraint à une patience extrême face au temps. Chaque couche de matériau révélée par le polissage offre une surprise, créant une zone de rencontre où l’incertitude de l’époque s’harmonise avec l’unicité recherchée par l’individu. C’est là que la “sơn mài” prend tout son sens.

Temps répétitif et corps morcelé dans la “sơn mài”

Dans cette mise en scène, les œuvres de Trịnh Anh, où les blocs carrés et rigides expriment un monde artificiel oppressant, côtoient celles de Lê Tâm, où les formes organiques déchirées révèlent la souffrance des êtres vivants dans ce royaume artificiel. La douleur devient le vestige de la vie. La sculpture “Abattoir” met en scène des êtres nés, nourris et abattus selon les délais imposés par la chaîne de production, un cycle qui n’est pas sans rappeler les pressions de la société industrielle. En observant cette pièce, on ne peut s’empêcher de penser à une métaphore : aucun être humain ne reste entier s’il n’est perçu qu’à travers ses compétences ou son rôle social. La “sơn mài” ici ne se contente pas d’être décorative, elle dénonce.

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Above L’œuvre “Abattoir” interrogeant la condition humaine à travers la “sơn mài”.
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Above Le travail méticuleux des textures de la laque vietnamienne.
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Above Détail saisissant d’une pièce de l’exposition.

Pour exprimer des formes organiques que l’homme juge imparfaites mais que la nature considère comme nécessaires, Lê Tâm a utilisé la laque naturelle (“sơn ta”) et le papier traditionnel (“giấy dó”). Ces deux matériaux, par leur transparence, révèlent des couches de couleurs complexes et fragiles. Cette approche est manifeste dans l’installation “Boucle”, un ruban de Möbius décrivant le cycle de vie répétitif des goujons dans un puits. L’œuvre évoque la manière dont le corps humain est sans cesse reproduit au sein de la famille, chaque génération devenant une copie de la précédente.

Tâm confie que la structure est construite sur un cadre en acier enveloppé de papier dó, suggérant comment les modèles de genre familiaux — la fermeté protectrice de l’homme et la douceur enveloppante de la femme — rendent ce cycle difficile à briser. Le processus de création de cette pièce, réalisé avec sa mère, a permis à l’artiste de se rapprocher de ses racines, utilisant la “sơn mài” comme un lien thérapeutique.

Si “Boucle” représente la structure temporelle d’une famille, et “Abattoir” celle de la société industrielle, le jeu de tarot “Aujourd’hui” offre une manière de vivre dans le présent. Le tarot apparaît ici comme un paradoxe : d’un côté, croire aux cartes, c’est croire au destin ; de l’autre, nous tirons les cartes en espérant un futur qui s’écarte de ce destin tracé.

Pour résoudre ce paradoxe, Lê Tâm a modifié la forme du tarot. Dans son travail de “sơn mài”, chaque couche peinte enregistre un état émotionnel quotidien. Lors du polissage, ces couches apparaissent progressivement, comme les recoins du passé émergeant lors d’une introspection. Grâce à la transparence du papier, le noir de la laque et le blanc de l’argent créent une profondeur spatiale rare. En vivant dans la répétition, nous pouvons toujours regarder en profondeur et voir que notre présent contient d’innombrables couches émotionnelles superposées, qui oscillent silencieusement au milieu d’un décor extérieur immobile. Ce mouvement nous permet de ressentir à nouveau notre propre vie et de donner un sens à notre existence grâce à la “sơn mài”.

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Above Les cartes de tarot revisitées par Lê Tâm à travers la “sơn mài”.
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Above L’art de la laque au service d’une réflexion philosophique sur le temps.
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Above Une esthétique contemporaine émanant des techniques ancestrales.
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Above La profondeur des couches de laque crée un effet visuel unique.
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Above Chaque pièce est une exploration de l’âme humaine.

Dans l’ensemble, les thèmes de cette exposition sont très proches du monde contemporain que nous habitons. Pourtant, ils semblent s’affranchir des images familières de la “sơn mài” traditionnelle vietnamienne, qui dépeignait souvent la nature, les portraits réalistes ou les scènes de travail. Ici, l’œuvre ne crée pas seulement du sens par l’image, mais aussi par l’interaction entre les artistes et le public. Lorsque nous tirons trois cartes de tarot en laque, puis essayons de les interpréter pour trouver un sens à notre présent, la “sơn mài” n’est plus seulement une peinture, mais devient un compagnon intime et une machine à générer du sens.

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Above De gauche à droite : l’artiste Lê Tâm, la commissaire Đặng Thùy Anh et l’artiste Trịnh Anh, figures de la “sơn mài” moderne.

Les œuvres sont construites autour d’idées ancrées dans la vie spirituelle des deux artistes. Trịnh Anh et Lê Tâm, diplômées en peinture laque de l’Université des Beaux-Arts du Vietnam, semblent incarner une étape nouvelle pour cet art, où la “sơn mài” passe du langage de la peinture moderne aux conventions de l’art contemporain.

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