Au-delà de ses peintures estimées, Trịnh Hữu Ngọc s’est illustré en tant que designer d’intérieur. Derrière ses créations se dessine une philosophie profonde, celle d’un nouvel art de vivre pour les Vietnamiens.
Du rêve MÉMO
En 1939, au 78 rue Hàng Bông, l’artiste et designer Trịnh Hữu Ngọc inaugure l’atelier MÉMO — abréviation de “mémoire”, avec l’idée que “ce que l’on utilise, on s’en souvient à jamais”. Dès cette époque, MÉMO présente de nouveaux modèles de mobilier incluant tables, chaises, lits et armoires, conçus pour une production en série, optimisant les matériaux et facilitant le montage.
Trịnh Hữu Ngọc, également père de l’artiste et traducteur Trịnh Lữ, prônait un ordre simple et rigoureux : utilité, durabilité, élégance et économie, tant en main-d’œuvre qu’en matériaux. Dans une lettre adressée aux étudiants, il écrivait : “Je classe les priorités ainsi : Utilité, pourquoi de telles dimensions ; Esthétique, pourquoi une telle forme ; Technique, pourquoi utiliser de tels assemblages et un tel bois. Quatrième dimension : pourquoi simplifier le travail, économiser le bois et l’effort. Éthique et attitude au travail : pourquoi savoir valoriser le travail, les ressources et les fruits de l’effort humain, afin de savoir créer et utiliser rationnellement ces œuvres.”

Above Portrait du regretté peintre et designer Trịnh Hữu Ngọc. Source : Thể thao và Văn hóa
C’est là le fondement de la philosophie de vie prônée par Trịnh Hữu Ngọc. Pour lui, les objets et le design d’intérieur ne sont que les vecteurs d’un nouvel art de vivre, fait d’intérieurs ordonnés, adaptés aux besoins des usagers, alliant identité vietnamienne et rejet du superflu ostentatoire. Il considérait que l’être humain devait rester le centre de l’espace, et que le design devait, in fine, servir l’homme.

Above Vue de l’exposition dédiée au designer Trịnh Hữu Ngọc et à son influence sur l’art de vivre vietnamien.

Above Vue de l’exposition “Héritage spécial de l’École des Beaux-Arts d’Indochine : Trịnh Hữu Ngọc, là où la peinture rencontre le zen et le design”.
Il écrivait : “Confondre beauté et complexité, confondre capacités économiques et créativité. On ignore qu’une modeste maison de chaume, agencée avec soin et passion, reste plus belle qu’un palais rempli de fioritures. Une maison est comme un être humain, unique en ses multiples expressions. Si elle est négligée, son esprit s’étiole et s’assèche.”
Ces principes ont guidé les créations de MÉMO dans sa quête d’ériger un nouvel art de vivre pour les Vietnamiens. Ses produits modulables, peu encombrants et riches en valeurs esthétiques, tout en respectant l’anatomie et l’ergonomie, ont rapidement rencontré un succès notable.

Above Ensemble de bureau (à droite) utilisé par le président Hồ Chí Minh pour rédiger la Déclaration d’indépendance. Le bureau (à gauche) servit à la dactylographie finale. Les deux ont été reconstitués d’après les designs originaux.
MÉMO a marqué l’histoire nationale d’une manière singulière. Le mobilier du 48 rue Hàng Ngang, où le président Hồ Chí Minh a rédigé la Déclaration d’indépendance, fut réalisé par l’atelier. MÉMO a également contribué à la construction de la tribune sur la place Ba Đình le matin du 2 septembre 1945. À cet instant historique, l’image du président écrivant la déclaration sur un produit vietnamien, dans un espace façonné par des mains vietnamiennes, est devenue un symbole fort de l’intelligence et des aspirations à l’indépendance de la nation.
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Vers la “Cabane aux Canards”
Après les aléas de l’histoire, l’atelier MÉMO a dû fermer ses portes. En octobre dernier, l’exposition “Héritage spécial de l’École des Beaux-Arts d’Indochine — Trịnh Hữu Ngọc — Là où la peinture rencontre le zen et le design” a permis au public de redécouvrir l’œuvre complète de l’artiste. Si son talent de peintre est reconnu de tous, son apport en design d’intérieur est tout aussi fascinant.
La famille a confié au “Hội quán Di sản” la mission de reproduire les designs originaux de Trịnh Hữu Ngọc sous la supervision attentive de Trịnh Lữ, son fils. Le public peut aujourd’hui s’asseoir sur des chaises conçues il y a plus d’un demi-siècle. Ces créations, imaginées dans les années 30-40, trouvent une place harmonieuse dans les intérieurs contemporains.

Above Vue de l’exposition “Héritage spécial de l’École des Beaux-Arts d’Indochine : Trịnh Hữu Ngọc, là où la peinture rencontre le zen et le design”.
Durant l’exposition, l’attention s’est portée sur le plan de la “Cabane aux Canards” (Lều Vịt). Cette petite structure fut conçue en 1968, après que la maison familiale rue Quán Thánh fut détruite par un bombardement. Trịnh Hữu Ngọc récupéra des débris et des matériaux de fortune pour construire ce refuge au bord du lac de l’Ouest.
À 56 ans, le peintre renommé, ancien propriétaire de l’atelier de bois le plus célèbre de Hanoï, retroussait ses manches pour sa famille. Cette cabane est devenue la preuve vivante de son manifeste : une maison modeste, agencée avec cœur, vaut mieux qu’un palais. Trịnh Lữ confie : “Je ne peux décrire la beauté à la fois rustique et romantique de cette cabane. C’est une partie inoubliable de ma vie.”

Above Plan de la Cabane aux Canards exposé lors de l’exposition dédiée au travail de Trịnh Hữu Ngọc.
Du projet MÉMO à la Cabane aux Canards, le parcours de Trịnh Hữu Ngọc est singulier. MÉMO était l’époque du succès et de la confiance en une nouvelle classe bourgeoise vietnamienne, tandis que la Cabane aux Canards fut l’épreuve ultime de ses convictions.
Si MÉMO était un rêve d’art de vivre, la cabane en fut le test le plus rude. La véritable beauté, celle de Trịnh Hữu Ngọc, est celle qui survit aux tragédies et aux ruines, debout avec une dignité inaltérable.

Above L’artiste et traducteur Trịnh Lữ supervisant la reconstitution du mobilier conçu par son père, Trịnh Hữu Ngọc.
Au-delà des dessins et du mobilier reconstitué, l’héritage majeur de Trịnh Hữu Ngọc réside dans les questions qu’il laisse à notre époque : comment habiter son espace ?
Comment vivre dans l’abondance ou dans le dénuement, en ville ou à la campagne ? Comment faire en sorte que les objets ne nous submergent pas et que le design reste une réponse aux besoins humains, et non un simple décor déconnecté de la vie réelle ?
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