D'abord reconnue comme la “cuisine du monde” avec ses plats de rue et ses repas familiaux traditionnels, la gastronomie vietnamienne se réinvente aujourd'hui de manière spectaculaire, portée par l'essor du secteur de la restauration et, plus particulièrement, de l'univers du fine dining.
Il y a quelques années encore, lorsque l'on évoquait la gastronomie vietnamienne, le monde s'imaginait des échoppes de rue, des bols de phở fumants ou des bánh mì croustillants dégustés sur le pouce. Pourtant, en moins d'une décennie, une tout autre facette de l'art culinaire vietnamien s'est développée avec ambition : le fine dining. L'arrivée du Guide Michelin au Vietnam en 2023 ou l'édition du Tatler Best 2024 constituent des étapes emblématiques, stimulant la croissance et poussant l'ensemble de l'industrie de la restauration à s'interroger : où nous situons-nous, collectivement et plus spécifiquement dans l'univers du fine dining, sur la carte gastronomique mondiale ?
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Un marché en transition : de la nécessité à l'expérience culinaire
Pour véritablement comprendre le fine dining vietnamien, il convient de le replacer dans le contexte plus large du secteur de la restauration. En 2024, le marché de la restauration au Vietnam a atteint environ 27,3 milliards de dollars, enregistrant une croissance de plus de 16,6 % par rapport à l'année précédente. Il s'agit de l'une des industries à la croissance la plus rapide en Asie du Sud-Est, contribuant à hauteur de 10 à 12 % au PIB national. Cette progression ne se traduit pas seulement par des chiffres, mais également par une évolution des comportements des consommateurs. Aujourd'hui, une classe moyenne jeune et avide de découvertes recherche davantage des repas offrant une véritable “expérience” plutôt que de simplement se sustenter. Le fine dining, bien qu'il ne représente qu'une infime proportion des plus de 323 000 établissements du pays, génère incontestablement la plus forte valeur ajoutée par convive. C'est la raison pour laquelle les établissements proposant des menus à plusieurs millions de dongs parviennent non seulement à survivre, mais à prospérer dans un pays pourtant célèbre pour sa cuisine de rue abordable.

Above Un aperçu de l'élégance caractéristique d'un établissement de fine dining.
Porté par une énergie bouillonnante, le secteur de la restauration voit émerger une nouvelle génération d'établissements prometteurs et de jeunes chefs talentueux. Ces derniers apportent avec eux créativité, conviction et passion, dans l'espoir de voir leurs projets évoluer au diapason de cette tendance haussière. Des adresses telles que Little Bear, Gia Hanoi, Nephele ou CiEL, couronnées de nombreuses distinctions locales et internationales, ont rapidement fait sensation. Elles démontrent que la scène gastronomique vietnamienne attire indéniablement l'attention de la communauté internationale des épicuriens.
Les atouts et les excès d'un secteur effervescent
Le premier élément à souligner est indéniablement la quantité. Au cours des dernières années, les établissements de fine dining, ou ceux aspirant à en revêtir les codes, se sont multipliés à un rythme effréné à Hanoï, Hô Chi Minh-Ville et Da Nang. Ces maisons illuminent la nuit, proposent des menus sophistiqués et offrent d'infinies possibilités aux convives. Néanmoins, face aux pressions de l'époque et aux fluctuations économiques, nombreux sont ceux qui se voient contraints de fermer leurs portes avant même d'avoir pu consolider leur identité.
Le fine dining est, par essence, l'art de raconter une histoire par le biais de la gastronomie. Or, dans de nombreux cas au Vietnam, ce récit s'avère encore emprunté. Nous assimilons les techniques culinaires occidentales, la structure de leurs menus de dégustation, et nous nous efforçons d'adopter une esthétique profondément “occidentale”. Si cette démarche garantit une certaine sécurité, de l'attrait et de la stabilité, son abus conduit inévitablement à des créations dénuées d'âme et d'authenticité. Il en résulte une surabondance de concepts calqués et de répétitions monotones. En réalité, la seule chose que nous devrions emprunter à l'Occident réside dans ses techniques de haute précision ; le reste pourrait aisément être façonné pour refléter une identité vietnamienne bien plus marquée.
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Above Des créations culinaires dressées avec minutie pour le fine dining.

Above L'art du dressage méticuleux selon les standards du fine dining.
Nous regorgeons également de chefs dotés d'une formation extrêmement rigoureuse, mais qui manquent parfois d'équilibre. Le fait que ces talents aient étudié dans des pays à la pointe de la gastronomie tels que la France, l'Australie, les États-Unis, le Japon ou le Danemark constitue un vivier inestimable pour le développement du secteur. Toutefois, si l'on se focalise exclusivement sur la “modernité”, la “mondialisation” ou le “calibrage international”, alors que le marché intérieur est encore jeune et nécessite une approche plus patiente et stratégique, bâtir une véritable identité pour le fine dining vietnamien deviendra une tâche ardue.
L'identité de la gastronomie vietnamienne au sein du fine dining ne se limite pas aux simples anecdotes personnelles d'un chef, ni à la reconstitution de repas familiaux nostalgiques. Cette identité exige des caractéristiques qui nous sont propres. Nous ne possédons peut-être pas le vaste répertoire technique de la France, ni la précision clinique de l'Europe dans son ensemble, mais nous disposons d'un atout exceptionnellement charmant : l'équilibre, l'harmonie et la flexibilité dans l'art de créer et de cuisiner. Afin de sublimer cette force, allier avec subtilité les techniques internationales au talent naturel de nos brigades s'avérerait bien plus pertinent que de s'évertuer à imiter des courants tels que la cuisine moléculaire ou le classicisme français.
Une abondance paradoxale qui masque de véritables lacunes
Si l'abondance est une évidence, les lacunes se dissimulent à un niveau bien plus profond et ne sauraient être comblées en quelques années seulement.
Il faut reconnaître en toute lucidité que, malgré son potentiel immense, la cuisine vietnamienne n'est pas encore considérée comme une institution incontournable sur la scène internationale. Nous saluons son caractère prometteur, son raffinement et sa diversité, mais il demeure complexe de la comparer à d'autres bastions gastronomiques. Certes, nos spécialités figurent en bonne place dans les classements mondiaux, et nous demeurons la “cuisine du monde”, mais rares sont les apprentis internationaux qui traversent les océans pour en étudier les arcanes. C'est précisément pour cette raison que le développement de notre secteur de la restauration exige davantage de patience, de rigueur et de profondeur que ce dont nous faisons preuve actuellement. En réalité, l'héritage culinaire vietnamien est bien plus riche et complexe que ce que le monde en perçoit, mais c'est notre manière de le présenter qui déterminera notre rang. Pour y parvenir, il nous incombe de renouer avec nos traditions ancestrales, de réparer les fractures culturelles et de définir, par nous-mêmes, la véritable essence de notre gastronomie.

Above Une table somptueuse illustrant l'expérience luxueuse propre au fine dining.
En premier lieu, nous manquons d'un écosystème de fine dining pleinement achevé. Nous nécessitons une chaîne d'approvisionnement fiable à tous les niveaux. Cela commence par les matières premières. Le fine dining vietnamien met remarquablement en lumière les ingrédients endémiques et les spécialités locales, mais l'approvisionnement de ces produits demeure d'une grande précarité. Le deuxième pilier manquant est le capital humain. Nous comptons de brillants chefs qui émergent tels de véritables phénomènes, mais cela ne reflète pas le niveau général des cuisiniers et du personnel de salle. Remédier à cela ne relève pas uniquement de l'effort individuel, mais requiert la mise en place d'un véritable système de formation et de perfectionnement professionnel. Le troisième aspect concerne le service, intimement lié au point précédent. L'excellence du service dans la restauration haut de gamme fluctue, façonnée de manière empirique par chaque établissement. S'il existe de brillantes exceptions, le niveau global reste inconstant et déconnecté d'un écosystème cohérent.
Enfin, une dernière considération fascinante : la clientèle. Si les épicuriens curieux de découvrir le fine dining ne manquent pas, la base de clients réguliers et avertis demeure encore restreinte.

Above Une présentation culinaire sublimée dans un espace dédié au fine dining.
Le deuxième élément manquant est un récit fédérateur et grandiose. Le fine dining vietnamien se contente encore d'esquisser des histoires intimistes, centrées sur le parcours singulier d'un chef ou la philosophie spécifique d'un établissement. Or, notre patrimoine regorge de récits fascinants, tels que la philosophie des cinq éléments (le yin et le yang), les influences migratoires sur notre culture culinaire, ou encore ces rituels de table qui se sont estompés avec la modernité. En tissant ces fils épars, la toile du fine dining gagnerait en profondeur et offrirait des contours bien plus nets aux convives internationaux. Prenons l'exemple de la cuisine royale de Hué : pourquoi le Japon a-t-il réussi à ancrer le kaiseki dans le monde contemporain, tandis que le Vietnam se limite à “mettre en scène” ou à “reconstituer” ses banquets impériaux ? Si nous parvenons à narrer ces histoires avec plus de force et d'audace, notre patrimoine gastronomique s'élèvera avec beaucoup plus d'éclat.

Above Un plan rapproché mettant en valeur l'excellence du fine dining.
Enfin, nous manquons cruellement d'une définition. Qu'est-ce que le fine dining vietnamien ? Comment le distinguer de son homologue thaïlandais ? S'il s'affranchit des techniques et des influences occidentales, quel récit portera-t-il ? Peut-il exister une définition qui lui soit propre, célébrant la simplicité, l'équilibre absolu et le sens de la communauté ? Ces interrogations dessinent en creux l'essence de ce mouvement qui progresse à une vitesse fulgurante, sans pour autant suivre une trajectoire véritablement tracée.
En définitive, à l'heure où prolifèrent les établissements de milieu et de haut de gamme, prendre le temps de redéfinir et d'analyser sérieusement ce segment nous permettra sans doute de corriger notre trajectoire. La gastronomie vietnamienne recèle un potentiel extraordinaire et de formidables perspectives d'avenir, mais la voie à emprunter requiert un effort collectif. Le fine dining vietnamien est jeune, vibrant et, bien qu'encore fragile, il dispose de nombreuses opportunités pour tracer sa propre voie. Et peut-être que son avenir ne réside pas dans la création d'une parfaite réplique des modèles européens ou japonais, mais dans l'élaboration d'une expression authentique, subtile et infiniment élégante de l'art de vivre vietnamien.
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