Cover Benjamin Alire Sáenz, l'auteur de Sáenz, fut le premier latino-américain récompensé par un prix PEN/Faulkner

Benjamin Alire Sáenz fut le premier auteur latino-américain à remporter le prix PEN/Faulkner pour la fiction avec son recueil “Everything Begins & Ends at the Kentucky Club” en 2013. Son roman “Aristotle and Dante Discover the Secrets of the Universe” a conquis un vaste public de jeunes lecteurs, tout en décrochant le Stonewall Book Award et le Lambda Literary Award, deux distinctions majeures dédiées aux œuvres de la communauté LGBT.

Le 28 juillet 2026, quelques semaines avant son 72e anniversaire, Sáenz s'est éteint à El Paso, au Texas, après une longue maladie, à l'âge de 71 ans. Sáenz, cet écrivain dont l'œuvre a profondément marqué la littérature contemporaine, laisse derrière lui un héritage immense.

Auprès des lecteurs, il est surtout connu pour ses deux ouvrages consacrés à Aristotle Mendoza et Dante Quintana : “Aristotle et Dante découvrent les secrets de l'univers” et sa suite “Aristotle et Dante plongent dans les eaux du monde”. Relire ces deux chefs-d'œuvre après la disparition du romancier révèle la question qui a habité Sáenz tout au long de sa vie : comment l'individu trouve-t-il son propre sentiment d'appartenance dans ce vaste monde ?

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La cité où Sáenz a trouvé sa propre identité

Sáenz est né en 1954 au Nouveau-Mexique dans une famille d'origine mexicaine. Sa vie a suivi des chemins détournés, loin de la littérature initiale : il a étudié la théologie, est devenu prêtre catholique, avant de quitter ses fonctions pour retourner à l'université et finalement enseigner la création littéraire à l'Université du Texas à El Paso.

El Paso est ensuite devenue la ville intrinsèquement liée à sa vie et à son imagination. Dans une conférence donnée en 2023, Sáenz racontait comment il avait “perdu puis retrouvé sa propre identité” dans cette ville qu'il aimait tant, tout comme Sáenz, le maître des mots.

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Above Les œuvres de Benjamin Alire Sáenz qui ont été traduites et publiées avec succès

Située à la frontière entre les États-Unis et le Mexique, El Paso est un lieu où les questions de langue, d'origine et d'identité imprègnent le quotidien. Pour Sáenz, la frontière dépasse la simple séparation géographique ; elle devient une expérience vécue par ceux qui se demandent sans cesse où est leur place, comment ils sont perçus et où ils ont le droit de se sentir chez eux.

Sáenz lui-même a parcouru un long chemin pour accepter son identité homosexuelle. Il a révélé son homosexualité alors qu'il avait dépassé la cinquantaine, affirmant que la création d'Aristotle et de Dante était liée à ce processus personnel. Selon Sáenz, “Aristotle and Dante Discover the Secrets of the Universe”, l'ouvrage qui lui a permis de remporter le prix PEN/Faulkner, n'aurait pu être écrit qu'après qu'il ait pleinement accepté qui il était vraiment.

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Above Le livre “Aristotle et Dante découvrent les secrets de l'univers” dans son édition traduite (Crédit : Wingsbooks)

Ainsi, le thème LGBT dans l'œuvre de Sáenz est indissociable de préoccupations plus vastes qu'il a explorées : la honte, le silence, la masculinité, la famille, et le droit d'aimer et d'exister au sein de sa communauté.

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Les secrets de l'univers commencent par soi-même

“Aristotle et Dante découvrent les secrets de l'univers” s'ouvre sur une série d'interrogations : Pourquoi rions-nous ? Pourquoi sommes-nous seuls ? Pourquoi l'humain ressent-il de la honte ? Que se passe-t-il dans le cœur quand nous aimons ?

Aristotle Mendoza, alias Ari, quinze ans, nous apparaît comme un garçon coincé dans sa propre existence. Son frère est en prison, presque effacé des conversations familiales. Son père, ancien combattant, porte en lui des traumatismes dont il parle rarement. Ari se sent étranger aux modèles de masculinité, à son origine mexicaine et, peu à peu, à ses propres sentiments.

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Above L'auteur Sáenz est mondialement reconnu pour ses personnages emblématiques comme Aristotle et Dante (Crédit : Cosima Rangel)

Dante Quintana entre dans la vie d'Ari au bord d'une piscine, avec une proposition simple : il peut lui apprendre à nager.

À partir de cette rencontre, Sáenz raconte le passage à l'âge adulte à travers des mouvements subtils. Les deux garçons lisent, débattent, prennent le bus, observent le ciel avec un télescope et discutent de leurs parents, de leurs origines, de l'amitié et de l'amour. Dante avait promis qu'il découvrirait un jour tous les secrets de l'univers, mais cet univers que les deux adolescents doivent décoder s'avère être très proche : leur famille, leurs proches et eux-mêmes.

L'une des transformations cruciales d'Ari se produit lorsqu'il commence à voir ses parents comme des individus possédant leur propre histoire. En découvrant que sa mère n'avait jamais eu de professeur d'origine mexicaine à l'université, Ari réalise à quel point il ignorait ses épreuves passées.

Grandir dans le monde de Sáenz commence par la capacité à voir ce qui était invisible auparavant : la souffrance des parents, la différence d'autrui et ces parts de soi longtemps enfouies dans le silence.

Qui a le droit d'inscrire son nom sur la carte ?

Si le premier tome tourne principalement autour de la question “Qui suis-je ?”, le suivant pousse Aristotle et Dante vers un défi plus ardu : “Comment vais-je vivre dans ce monde ?”

Dès le début de “Aristotle et Dante plongent dans les eaux du monde”, Ari se demande si lui et Dante seront un jour autorisés à “inscrire leur nom sur la carte du monde”. Les autres reçoivent des stylos et apprennent à s'en servir, mais pas “des garçons comme Dante et moi”.

L'image de la carte devient l'une des métaphores les plus poignantes de cette saga signée Sáenz.

La mère d'Ari les qualifie de “cartographes” et affirme qu'ils devront dessiner un nouveau monde. C'est là que le récit transcende le simple processus d'acceptation de l'amour.

Sáenz situe ce second tome dans l'Amérique de la fin des années 1980, alors que la pandémie de sida sème la peur et que la communauté homosexuelle fait face à une stigmatisation féroce. Sáenz lui-même regrettait d'avoir omis ce pan historique dans le premier tome ; des années plus tard, il sentait qu'il restait beaucoup à dire sur la trajectoire d'Ari et Dante face à ce fléau.

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Above L'adaptation cinématographique réalisée par Aitch Alberto en 2022 a rendu hommage au cœur de l'œuvre de Sáenz (Crédit : The Hollywood Reporter)

Pour Ari, la conscience de l'amour est désormais indissociable de la conscience sociale. Il comprend que s'il souhaite que le monde se soucie de Dante et de lui, il doit également se soucier des Rico, des Danny et de tous ceux que l'on traite comme des êtres de moindre valeur. Dans son journal, cette réflexion le mène au slogan du mouvement anti-sida : “Silence = Mort”.

Sáenz orchestrant ainsi une étape clé dans le passage à l'âge adulte. Ari voulait d'abord se comprendre lui-même, puis a appris à voir les autres, pour enfin comprendre que le droit à l'appartenance n'a de sens que si l'on reconnaît ce même droit à ceux qui nous entourent. Cette vision est proche de la façon dont Sáenz regardait son propre vécu.

Le territoire du sentiment d'appartenance

L'appartenance est le concept récurrent dans l'univers de Sáenz.

Au début du second volet, l'amour est comparé à une torche guidant les êtres hors des ténèbres, les menant de l'exil vers une terre promise nommée “appartenance”.

À la fin, cette image s'élargit. Devant un tableau représentant des naufragés luttant contre la mer, Ari imagine Dante, sa famille, ses amis et tous ceux laissés pour compte sur un radeau commun. Ils doivent jeter les anciennes cartes menant à la violence et à la haine pour en dessiner de nouvelles. Ari les appelle les “cartographes d'une nouvelle Amérique”.

Ici, l'histoire d'amour entre deux adolescents devient une réflexion profonde sur la communauté. Une société qui offre un sentiment d'appartenance est une société où chaque individu peut inscrire son nom sur la carte commune sans avoir à renier une partie de ce qu'il est.

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Above Benjamin Alire Sáenz a été célébré pour sa contribution inestimable à la littérature LGBTQ+ (Crédit : The Texas Observer)

C'est sans doute pourquoi El Paso est si cruciale pour Sáenz. Cette cité frontalière, qui l'a aidé à se retrouver, devient le microcosme de ce que la plume de Sáenz a toujours poursuivi : comment coexister avec des identités plurielles sans faire de la différence un motif d'exclusion.

Benjamin Alire Sáenz nous a quittés avant la parution officielle de son dernier roman, “When the World Was Happy”. Cet ultime ouvrage continue d'explorer le sort d'un adolescent homosexuel confronté au deuil après une fusillade dans son école, prouvant que les questions qui ont guidé Sáenz pendant des décennies résonnent encore dans ses dernières pages.

Il a écrit sur ces garçons qui se demandaient quels mots utiliser pour écrire leur nom sur la carte du monde. Durant des décennies, Sáenz a accompli ce travail lui-même : inscrire sur la carte littéraire ces êtres qui vivaient aux frontières du langage, de l'origine, du genre et de la famille.

Aristotle et Dante ont commencé leur périple par le désir de découvrir les secrets de l'univers. Au final, ils ont trouvé quelque chose de plus simple : un endroit où appartenir. Et surtout, ils ont appris à créer cet espace pour les autres.

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Rédacteur en chef, Tatler Vietnam
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