Cover Le photographe Peter Steinhauer vit et travaille au Vietnam depuis 1993. Ses œuvres figurent dans les collections du Carnegie Museum of Art et du Hong Kong Heritage Museum, ainsi que dans de nombreuses collections privées.

Au cœur d'une Asie urbaine en pleine mutation, Peter Steinhauer ne se contente pas de photographier des édifices. Il braque son objectif sur les espaces communautaires, ces lieux qui s'effacent progressivement de la surface de la ville pour dériver vers les zones crépusculaires de la mémoire et de l'oubli.

Des marchés traditionnels aux logements collectifs de Hanoï, en passant par les anciennes églises du delta du fleuve Rouge, les trois projets apparemment distincts de Peter Steinhauer racontent en réalité la même histoire : les êtres humains ont besoin d'espaces qui leur permettent de se voir, de se souvenir les uns des autres et de vivre ensemble.

Mais alors que la modernisation est conçue pour rationaliser les contacts, optimiser le mouvement et minimiser le sublime, ces espaces en voie de disparition deviennent les témoins de ce que la ville d'aujourd'hui est en train de perdre : la capacité de maintenir les gens dans un rythme de vie commun.

L'objectif de Peter Steinhauer s'illumine pour poser ces questions : quel espace social pour que la communauté se connecte ? Quel espace mémoriel pour que l'individu puisse se recueillir ? Et quel espace spirituel pour devenir plus humain ? Ces trois niveaux d'interrogation forment un axe de pensée silencieux qui oblige le spectateur à s'attarder plus longuement devant chaque image.

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Espaces partagés

La vie urbaine vietnamienne dans les zones d'habitation collective était autrefois nourrie par de petites interactions : une salutation en achetant des légumes, les rires des enfants dans la cour, ou le son des haut-parleurs du quartier résonnant chaque matin depuis l'espace commun. Dans le projet Chung cư cũ Hà Nội (Anciens appartements de Hanoï), Peter Steinhauer place son appareil à 5 ou 6 mètres de hauteur pour observer ces “terrains de jeux” conçus comme le cœur du modèle résidentiel, là où les gens devaient se croiser avant d'aller ailleurs. Là-bas, on ne choisit pas ses connaissances ; on apprend à se connaître parce qu'on vit dans une structure qui oblige à se reconnaître. Une forme de ciment social, souple mais durable.

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Above Le photographe Peter Steinhauer en action

La zone collective dans les photos de Peter Steinhauer n'est pas une communauté formée par hasard. C'est un espace conçu délibérément pour le “vivre-ensemble” : une cour au centre, des couloirs ouverts dans plusieurs directions, des balcons prolongeant l'appartement vers l'extérieur. Cette structure oblige les gens à se toucher dans la vie quotidienne, qu'ils le veuillent ou non. Lorsque ces modèles sont remplacés par des blocs d'appartements fermés, le changement ne réside pas dans la hauteur du bâtiment, mais dans la façon dont les gens sont réorganisés en unités individuelles, fonctionnant plus efficacement, mais plus froidement. La connexion ne disparaît pas parce que les gens sont indifférents, mais parce que la nouvelle architecture ne l'exige plus.

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Above Photo : Peter Steinhauer

Dans le projet Marché, ce changement apparaît à un autre niveau. Le marché est un lieu où l'architecture et le son coopèrent pour créer du lien : toits voûtés, lumière, allées étroites, accompagnés d'appels, bruits de balance, récits familiaux. Lorsque Peter enregistre les sons du marché avec un équipement professionnel pour les transformer en visuels, il réalise que les gens parlent davantage les uns des autres que du commerce. Ils parlent des enfants, du travail, bavardent de petites choses, ces fragments d'échange pour lesquels les supermarchés modernes ne laissent aucun chemin.

Quand le marché cède la place au supermarché, l'interaction est restructurée : les étiquettes de prix remplacent la parole, les codes-barres remplacent les salutations. Les gens achètent toujours de la nourriture, mais ils n'achètent plus l'expérience d'“être au sein d'une communauté”.

Dans les photographies de marchés de Peter Steinhauer, la ville apparaît comme un flux plutôt qu'un ensemble d'individus isolés. Il utilise une longue exposition allant jusqu'à huit minutes pour transformer la foule en traînées de mouvement floues, s'étirant d'un bout à l'autre du cadre, tandis que toute la structure des voûtes, l'axe des stands, les enseignes, les étals de légumes et de poissons restent absolument immobiles. Les gens bougent comme l'eau, l'architecture reste solide comme la rive. Le marché n'est donc plus le lieu de chaque visage, mais un corps vivant collectif fonctionnant selon son propre rythme.

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Above Une vue captivante d'un marché traditionnel asiatique animée par le mouvement flou de la foule.

Ici, Peter ne cherche pas à glorifier l'individu. Au contraire, il brouille délibérément les individus pour souligner la co-présence, l'essence même d'un espace communautaire. Vendeurs, acheteurs et passants ne sont plus “quelqu'un”, mais deviennent le battement continu d'une même entité urbaine. C'est ce choix esthétique qui fait que les marchés dans ses photos ne portent pas une nuance nostalgique facile, mais l'apparence d'un écosystème social fonctionnant avec souplesse comme une rivière, la source originelle du Marché.

Les marchés dans les photos de Peter Steinhauer ne représentent pas une seule ville vietnamienne. Il a photographié des marchés du delta du Mékong aux bassins fluviaux en Inde ou en Chine. La série agit comme une étude anthropologique montrant que le marché a été le modèle de communication fondamental formant l'Asie pendant des siècles. Là, l'échange de marchandises s'accompagne toujours d'échange de relations, de nouvelles et d'un sentiment d'appartenance. Lorsque le marché se rétrécit ou est remplacé par des espaces commerciaux fermés, ce n'est pas seulement un changement économique, mais le déclin d'un mode de vie asiatique, où les gens se voyaient avant de devenir des clients. L'objectif de Peter n'enregistre donc pas seulement un espace, mais expose une manière de vivre ensemble qui se raréfie au cœur de la ville.

Mémoire à la dérive

Peter se tient devant des murs de pierre érodés par le temps ; ses photos ne capturent pas seulement un bâtiment vieillissant, mais sculptent une couche de mémoire historique si épaisse qu'elle devient elle-même une forme d'“espace de vie”, où le temps ne s'écoule pas de manière linéaire, mais se dépose en strates.

Dans le projet Cathedrals (Cathédrales), Peter Steinhauer braque son objectif sur une zone de mémoire qui ne réside pas dans le dogme. Elle réside dans l'architecture, devenue le réceptacle de toute une culture régionale. Dans le delta du fleuve Rouge, la densité des églises est si élevée que chaque province compte des centaines, voire des milliers d'édifices. Les longues traces historiques du catholicisme introduit en 1533 nous révèlent l'artisanat de construction qui avait atteint un niveau de sophistication extrême chez les artisans vietnamiens d'autrefois : sculpture sur pierre, voûtes en bois, systèmes de ventilation naturalisés pour s'adapter au climat tropical. Ce mélange entre Orient et Occident aide l'église à dépasser sa fonction fondamentale, la transformant en sédiment de toute une époque.

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Above Photo : Peter Steinhauer

Les églises dans ses photos sont aussi vivantes que des gisements de mémoire matérielle se détachant progressivement du sol. Lorsqu'une église, centre religieux important, a été démolie en 2020, la communauté a été ébranlée. Pour Peter, ce fut le moment où toute hésitation a cessé. Le projet a été lancé et achevé en deux semaines, comme une documentation d'urgence avant que d'autres ouvrages ne disparaissent.

Mais l'effacement le plus marqué ne réside pas dans le remplacement d'un bâtiment. La rupture de la chaîne de transmission du métier qui a créé ces œuvres le tourmente infiniment. Un motif en pierre nécessitait autrefois trois générations d'artisans pour être achevé : un apprenti, un expert pour affiner, et un maître d'une envergure suffisante pour “poser la touche finale”. Chaque ornement condense le talent des ancêtres et une intuition esthétique qui ne peut se former qu'à travers plusieurs générations vivant avec la pierre, la lumière et une dévotion particulière envers la profondeur.

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Above Détail architectural complexe d'une ancienne cathédrale vietnamienne capturé avec précision.

Aujourd'hui, une même façade peut être recréée en quelques jours avec des éléments en béton préfabriqués. Cette époque n'a plus de place pour la lenteur du savoir-faire, fermant ainsi la porte au sublime. La beauté suffoque sous le rythme de construction rapide, bon marché et efficace de la modernité. Dans les photos de Peter Steinhauer, ce manque apparaît très clairement : non pas dans ce qui est construit, mais dans ce qui n'est plus patiemment préservé.

Dans les anciens quartiers collectifs, la mémoire est également arrachée de la surface de la ville de manière similaire. Des zones comme Kim Liên ou Nguyên Công Tru faisaient partie de l'“essence” de Hanoï. Mais selon la logique de la nouvelle urbanisation, elles deviennent des infrastructures dégradées. Pour de nombreuses générations de résidents, l'image du quartier collectif reste le lieu où ils se souviennent d'un Hanoï profond : avec les haut-parleurs tôt le matin, la cour de récréation au centre, et ces relations où l'on “connaît le visage mais pas le nom”, suffisantes pour se sentir en sécurité.

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Above Façade dense et colorée d'un complexe de logements collectifs à Hanoï.

Les photos de quartiers collectifs de Peter sont souvent prises d'un angle élevé, frontal, englobant toute la façade du bâtiment. Il n'y a pas de point focal “beau” au sens conventionnel. À la place, on trouve une densité extrême de balcons, cages en fer, toits, fils électriques, réservoirs d'eau, climatiseurs, le tout se chevauchant comme un brouillon jamais corrigé. C'est une architecture utilisée, occupée et déformée par la vie.

Peter Steinhauer ne nettoie pas l'image. Il conserve tout le désordre, comme une carte de mémoire visuelle de plusieurs générations. Chaque cage en fer, chaque toit en tôle superposé à l'ancien est la trace d'une étape de vie. Le quartier collectif, dans cette perspective, devient une archive vivante en béton, fer et mortier, entrelacée inextricablement avec le destin de la ville.

Lorsque ces espaces disparaissent, la mémoire ne s'évanouit pas immédiatement. Elle devient sans propriétaire, dérivant à travers les cadres.

Le concept de l'espace

Ce qui unit les trois projets de Peter Steinhauer ne réside pas dans le sujet, mais dans le concept de l'espace : il photographie ce que l'architecture permet de faire advenir.

Au marché, l'architecture est un cadre ouvert pour les relations sociales : les allées étroites forcent le contact, les hauts toits créent une résonance pour le dialogue, la moitié du cadre enregistre l'architecture, l'autre moitié enregistre la vie humaine.

Dans les quartiers collectifs, la cour commune est une conception sociale délibérée : un lieu où le “privé” et le “public” s'entremêlent, où chacun connaît les histoires de chacun sans que personne ne s'en formalise. L'espace n'est pas seulement un décor ; c'est un mécanisme de production communautaire.

Dans les anciennes églises des plaines, l'espace est l'unification de la mémoire collective : croyances, artisanat, histoire, identité. Elles existent comme des “ancres spirituelles” à une époque où l'architecture urbaine se standardise.

Et le point commun le plus important des trois : ce sont tous des espaces qui permettent aux gens d'être présents ensemble pleinement, non seulement “à côté”, mais en “vivant avec”.

Dans la photo de la cour de récréation du quartier collectif, Peter continue d'utiliser la longue exposition pour flouter le mouvement des enfants. Les petits corps deviennent de légères taches de couleur sur le sol pavé, tandis que les jardinières, les bancs en pierre, les couloirs et les blocs de bâtiments restent immobiles. L'humain n'est plus le centre visuel. L'espace est le personnage principal, et l'humain devient le rythme que cet espace produit.

Cette perspective est cohérente dans toute la pratique photographique de Peter. Il ne raconte pas l'histoire de chaque individu, mais l'histoire de l'environnement qui a enseigné aux humains comment exister. La cour de récréation n'est donc pas seulement un lieu pour jouer. C'est un dispositif social où l'on apprend à partager, à se heurter, à céder et à être présent ensemble.

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Above Un espace de jeu commun au cœur d'un quartier résidentiel animé.

Lorsque de tels espaces rétrécissent ou sont remplacés par des vides “beaux, propres et standardisés” mais dépourvus de fonction communautaire, ce qui est perdu est l'habitude de vivre ensemble sans rendez-vous, sans but personnel, sans dispositif intermédiaire.

L'effort photographique de Peter Steinhauer échappe à l'étau du “rapide, pratique et fade” de la modernisation. Il donne forme à l'ambiguïté riche de vie que les anciens espaces nourrissaient autrefois.

Lorsque Peter élève son appareil à huit mètres pour regarder une église au milieu des rizières, ou à six mètres pour observer une cour de récréation, ou à trois mètres pour plonger au cœur du marché, il nous invite à regarder l'espace d'une distance suffisante pour réaliser une évidence qui disparaît peu à peu : les humains ont besoin d'espaces non seulement pour exister, mais pour devenir plus humains.

L'observateur urbain

Pour Peter Steinhauer, ces espaces ne sont pas des sujets fortuits. Les quartiers collectifs de Hanoï l'obsèdent depuis plus de trois décennies. Les anciennes églises aussi : trente-deux ans d'hésitation entre documentation et attente. Le projet n'a vraiment explosé qu'après un choc visuel, lorsqu'il a lu une brève dans le journal et a complété toute la série en seulement deux semaines. Ces œuvres ne sont pas de simples passages, mais une ligne de rupture récurrente dans sa pensée visuelle, concernant le fait que l'espace se retire de la vie humaine plus vite que nous ne pouvons le réaliser.

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Above Une composition architecturale saisissante révélant la beauté des structures vieillissantes.

Chaque témoignage visuel de l'artiste est un avertissement. Quand les marchés se raréfient, que les églises sont remplacées et que les quartiers collectifs risquent de disparaître, chaque photo nous interroge : si les espaces qui maintenaient ensemble la mémoire, la communauté et la familiarité n'existent plus, sur quoi nous appuierons-nous pour conserver notre part d'humanité ?

Dans la tempête de la modernisation, certaines choses devront céder la place au nouveau. Mais les trois projets de Peter montrent que l'inquiétude ne réside pas dans le changement architectural, mais dans le changement de notre façon de vivre dans cette architecture. Ils convergent vers une seule question, froide et sans concession : quand la ville ne favorise plus la présence commune, les humains ont-ils encore assez d'espace pour exister en tant que communauté, et non plus seulement comme des individus dérivant sans point d'ancrage ?

Et chaque ville a besoin d'un artiste comme Peter Steinhauer, pour nous rappeler que dans notre voyage vers le développement, ce qui risque le plus d'être oublié est précisément ce qui nous a aidés à nous appartenir les uns aux autres.


Article adapté de l'original publié dans l'édition Tatler Vietnam de décembre 2025

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