Cover L'imposante architecture du bâtiment De Rotterdam

Dans l'évolution actuelle de la morphologie de l'architecture urbaine, l'horizon ne semble plus défini par la course à la hauteur.

De Pékin à Bangkok, des super-structures aux volumes imposants s'affirment silencieusement. Loin de chercher l'harmonie avec le contexte ou de percer la stratosphère par de fines flèches, ces blocs marquent le début d'une ère où l'architecture dépasse les seuils esthétiques habituels pour devenir des machines socio-économiques complexes. Pour décoder leur langage, il faut partir des pratiques contemporaines de l'OMA et remonter au manifeste de 1994 de Rem Koolhaas, où le concept de “Bigness” fut défini comme une condition existentielle inévitable de l'architecture moderne.

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L'émergence des villes dans la ville

Dans un avenir proche, en regardant vers la péninsule de Thu Thiem de l'autre côté de la rivière Saïgon, l'observateur découvrira une perspective architecturale ambitieuse. Il s'agit d'un complexe de tours rejetant la finesse monotone du Modernisme pour une expression plus complexe. L'accent de ces structures ne réside pas seulement dans la hauteur, mais dans une intervention forte sur la forme, des fractures délibérées et la dissolution de la peau de verre pour laisser place à des espaces écologiques suspendus. Leur échelle et leur présence écrasante suggèrent une “ville au cœur de la ville”.

La vision de conception de ce bloc d'architecture, ainsi que les méga-projets qui redéfinissent Shanghai ou Bangkok, semble partager un code génétique avec les pratiques audacieuses de l'Office for Metropolitan Architecture (OMA). Le siège de la CCTV à Pékin en est l'exemple type. Achevé en 2012, cet ouvrage est l'illustration la plus claire de la théorie du “Bigness” (la grandeur). Au lieu de suivre la forme traditionnelle de la flèche, la CCTV se courbe en une boucle continue, un polygone suspendu dans les airs avec une surface de plancher atteignant 473 000 mètres carrés. Elle n'a pas besoin de contexte pour se définir ; au contraire, son existence même a créé le contexte de tout le quartier central des affaires de Pékin.

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Above Le bâtiment De Rotterdam conçu par l'agence OMA.
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Above Vue extérieure de l'imposant bâtiment De Rotterdam.
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Above Perspective architecturale du bâtiment De Rotterdam.

De même, aux Pays-Bas, le complexe De Rotterdam a été conçu par l'OMA comme une “ville verticale”. Trois tours sont reliées sur un podium commun, créant un effet visuel changeant lorsque l'observateur se déplace. À l'intérieur de cette peau de verre se superposent bureaux, hôtels, appartements et équipements publics, fonctionnant comme une société miniature autosuffisante. Ces exemples montrent que l'architecture contemporaine passe de l'ambition de conquérir la hauteur à celle de créer une image iconique, attirant l'attention de l'extérieur tout en s'adaptant à de nombreuses fonctions complexes et diverses à l'intérieur. Ce sont les enfants du Bigness.

Seuil critique et effondrement des principes classiques

Dans son traité de 1994, Koolhaas pose l'hypothèse fondamentale que lorsqu'un bâtiment dépasse une certaine “masse critique” (critical mass), il cesse d'être un bâtiment au sens traditionnel pour se transformer en “Bigness”. À ce seuil, l'architecture s'affranchit des règles de composition, de proportion ou de détails ornementaux, éléments souvent considérés comme des boussoles architecturales.

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Above La tour MahaNakhon qui domine l'horizon de Bangkok.
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Above Gros plan sur l'architecture pixelisée du bâtiment MahaNakhon.

Selon l'analyse de Koolhaas, l'histoire du Bigness commence par le “Big Bang” technique d'il y a plus d'un siècle, déclenché par la convergence de l'ascenseur, de l'électricité, de la climatisation et de la structure en acier. Avant l'apparition de ces technologies, la forme de l'architecture était limitée par la mobilité biologique humaine et les propriétés physiques des matériaux. L'avènement des ascenseurs, escalators et tapis roulants a complètement changé la donne. Cela a permis de créer des espaces immenses, élargissant les possibilités d'échelle et de circulation au sein d'un ouvrage.

Pendant ce temps, la capacité de portée des structures en acier et l'environnement artificiel de la climatisation ont créé une rupture entre le “noyau” (core) et l'“enveloppe” (envelope). Dans un volume colossal comme la CCTV ou la bibliothèque publique de Seattle, la distance entre le centre de la structure et l'enveloppe est telle que la façade n'a plus la capacité, ni le devoir, de refléter ce qui se passe à l'intérieur. Le principe d'“honnêteté” du Modernisme, où la forme doit suivre la fonction, est invalidé. L'architecture intérieure et extérieure se scinde en deux systèmes indépendants : l'un faisant face à la fluctuation constante des besoins d'utilisation interne, l'autre jouant le rôle de créer l'apparence stable d'un objet sculptural emblématique.

L'illusion de l'“intégration” et la proposition d'autonomie

L'un des aspects les plus controversés de la théorie de Koolhaas, et qui est aussi la caractéristique la plus identifiable des super-structures contemporaines, est la relation entre l'ouvrage et la ville. Koolhaas a émis le constat froid que le Bigness ne fait plus partie du tissu cellulaire urbain ; il existe sans se soucier du contexte environnant.

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Above Perspective du bâtiment Empire City à Thu Thiem, conçu par Ole Scheeren.

Si l'on regarde les villes denses d'Asie, nous voyons que cette proposition est une description de la réalité. Dans les zones à développement rapide, le contexte est souvent constitué de terrains vagues ou de zones chaotiques sans identité. Dans ces circonstances, les super-structures ne peuvent pas s'intégrer car il n'y a rien à quoi s'intégrer. Elles sont forcées de devenir des forteresses autonomes.

Carlos L. Marcos, dans une intervention présentée à la conférence City Futures (Madrid, 2009), a souligné que ces ouvrages se situent dans un territoire amoral. Leur impact sur l'architecture urbaine est totalement indépendant de la qualité esthétique ou de l'éthique de conception. Un bâtiment géant, qu'il soit beau ou laid, possède un pouvoir oppressif sur la structure de la ville par son volume même. Ces super-structures rivalisent avec la ville, représentent la ville et sont elles-mêmes une ville miniature au sein de la ville.

La reconstruction du Tout

Cependant, le Bigness n'est pas seulement une histoire de rupture de contexte ou un symbole des flux de capitaux. L'architecte Rem Koolhaas y a vu une opportunité de renaissance. Dans un monde fragmenté, où les valeurs communautaires se dissolvent progressivement, il soutient que seul le Bigness est capable de rétablir le Tout (The Whole).

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Above L'architecture unique du bâtiment CCTV à Pékin.

La capacité de contenir une grande quantité de fonctions différentes, du commerce à la résidence en passant par la culture et le divertissement, dans une seule enveloppe permet aux super-structures de créer des “réactions alchimiques” sociales. À De Rotterdam ou à la CCTV, les activités ne sont pas séparées par la distance géographique mais compressées, créant des collisions et des interactions aléatoires. Comme des barres de combustible dans un réacteur nucléaire, le Bigness orchestre l'interaction entre des éléments indépendants, créant un “régime de libertés” (regime of freedoms) à l'intérieur d'une coquille rigide.

Ici, le rôle de l'architecte subit un changement fondamental. Ils ne sont plus des artistes contrôlant chaque détail microscopique, mais deviennent des organisateurs stratégiques. Ils doivent accepter une nouvelle forme d'architecture créée grâce à la puissance de la technologie et à la pression de compression sans précédent des mégapoles contemporaines. L'architecte du Bigness est celui qui établit un système ouvert, où les activités peuvent se dérouler librement sans l'intervention ou le façonnage de la main du concepteur.

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Above Vue impressionnante du bâtiment CCTV à Pékin.
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Above Détail de la structure du bâtiment CCTV à Pékin.

En regardant ces étranges boîtes qui surgissent à l'horizon des mégapoles, nous pouvons voir l'ombre de l'histoire et les prévisions de l'avenir. Ce ne sont pas simplement des bâtiments, ce sont des “paraboles de béton” de l'époque. Elles reflètent l'ambition d'atteindre le maximum et la volonté d'échanger la connexion au contexte contre un statut iconique.

Ces super-structures ont clairement montré que nous vivons dans un monde “post-architectural”, où les bâtiments ne sont plus jugés par leur beauté formelle, mais par leur capacité à organiser la complexité de la vie moderne. Les architectes et les promoteurs devront faire face à un monde où les besoins et les perspectives esthétiques changent à une vitesse vertigineuse, dans un laps de temps bien plus court que la durée de vie physique des bâtiments.


Article traduit de l'édition originale de Tatler Vietnam, numéro de janvier 2025