Deux chefs de renom délaissent leurs cuisines sédentaires pour les chemins de fer de Malaisie, prouvant que le voyage lent à bord de l'Eastern & Oriental Express constitue l'ingrédient ultime d'une nouvelle ère de la gastronomie de luxe.
La première chose que l'on remarque dans le voyage lent, c'est le silence — non pas au sens propre, car l'Eastern & Oriental Express, un train Belmond en Asie du Sud-Est, orchestre une symphonie de percussions mécaniques rythmées et le bourdonnement sourd et constant de son moteur diesel — mais bien le silence mental. Nous sommes tellement habitués au rythme effréné des voyages modernes qu'apprendre que le trajet de Singapour jusqu'aux îles historiques de Langkawi et Penang, à travers le cœur de la Malaisie, prendra trois nuits résonne presque comme un acte de rébellion radical. Mais c'est précisément là tout l'intérêt. À bord de ce navire légendaire aux tons vert émeraude et or, le temps n'est plus un obstacle à surmonter ; c'est l'ingrédient principal, qui mijote lentement tandis que l'on traverse les paysages luxuriants.
Monter à son bord, c'est quitter le XXIe siècle. Les intérieurs s'imposent comme une véritable leçon de maximalisme de l'époque coloniale : boiseries en merisier, marqueterie complexe et murs tapissés de soie thaïlandaise. Pendant ce temps, dans ma cabine State, le salon de jour, agrémenté d'un canapé en velours somptueux et d'un secrétaire rabattable en acajou, est habilement métamorphosé en lits jumeaux par un majordome pendant que je dîne.

Above Un moment de détente dans ma cabine State (Photo : avec l'aimable autorisation de Belmond)

Above Le train s'apparente à un somptueux écrin vert émeraude, crème et or (Photo : avec l'aimable autorisation de Belmond)
Au-delà des quartiers privés, le train décline une succession d'atmosphères pensées avec soin. Les wagons-restaurants, Adisorn et Malaya, offrent un magnifique contrepoint visuel au voyage : le premier déploie une teinte d'orme vert apaisante évoquant les hautes terres baignées de lumière, tandis que le second se veut un sanctuaire en palissandre bordeaux qui reflète les ombres vacillantes de la jungle. Le cœur battant du train oscille entre deux espaces distincts : le Piano Bar, avec son opulence de l'ère du jazz, et l'Observation Bar, équipé d'une machine de karaoké et s'ouvrant sur une terrasse en teck à l'arrière, offrant une place de choix pour savourer le souffle de l'air tropical et observer les rails qui s'éloignent.
Je me trouve ici pour le dernier volet de “Tastes of Tomorrow”, une série culinaire orchestrée par le chef taïwanais André Chiang. Chiang, qui conçoit son métier davantage comme celui d'un conteur cinématographique que comme celui d'un simple chef, a convié à bord de ce train une panoplie de grands noms de la gastronomie, dont Vicky Cheng, à la tête des restaurants hongkongais Wing et VEA, Jason Liu du Ling Long à Pékin et Shanghai, ainsi que Jungsik Yim du Jungsik à Séoul et New York.
Vous aimerez peut-être aussi : Le monde pense connaître la cuisine chinoise. Une nouvelle génération de chefs prouve le contraire

Above Le chef britannique Simon Rogan (Photo : avec l'aimable autorisation de Roganic Hong Kong)

Above André Chiang sublime la gastronomie ferroviaire (Photo : avec l'aimable autorisation de Belmond)
Cette fois-ci, l'invité d'honneur est le chef britannique Simon Rogan, l'âme culinaire du L'Enclume au Royaume-Uni et d'une myriade d'établissements internationaux allant du Roganic à Hong Kong au Ion Harbour à Malte. Cette collaboration réunit deux maîtres aux approches bien distinctes : Chiang, architecte de la cuisine asiatique moderne, et Rogan, pionnier du mouvement de la ferme à la table et de la gastronomie durable.
Le calendrier de cette collaboration se révèle particulièrement opportun : alors que Rogan s'apprête à prendre les rênes du tout nouveau train Belmond au Royaume-Uni, le Britannic Explorer, son passage à bord de l'Eastern & Oriental Express prend des allures de prélude intercontinental, lui permettant d'affûter son langage culinaire sur les rails avant d'arpenter le réseau britannique.
Above De réconfortants bouillons délicatement infusés d'épices et de produits locaux (Photo : avec l'aimable autorisation de Belmond)

Above Un panaché de litchi, ananas, sorbet au corossol et gelée de bergamote à la fleur de sureau (Photo : avec l'aimable autorisation de Belmond)
Cuisiner dans un train s'apparente, en toute franchise, à un véritable exercice de folie maîtrisée. L'espace équivaut à peu près à la taille d'un dressing, et la structure est en mouvement perpétuel — tressautant, tanguant et oscillant au gré de la topographie. Pour sa première expérience derrière les fourneaux d'un train couchette, Rogan a rapidement compris qu'une sauce conçue pour une cuisine immobile devient imprévisible sur les rails. “Il y a toujours un nouveau langage à assimiler”, observe-t-il, soulignant qu'il a dû adapter sa technique aux voies malaisiennes. “André m'a conseillé d'épaissir mes sauces. Une sauce trop liquide glisse inévitablement de l'assiette. Les textures plus denses, elles, se maintiennent. C'est un précepte que j'ai véritablement fait mien pour la suite du voyage.”
Pour Chiang, le défi ferroviaire réside moins dans l'exiguïté de l'espace que dans la synchronisation avec le périple. Il envisage ce voyage de trois jours comme un récit où les mets se doivent de suivre le tempo des paysages. “Nous imaginons ce que nos hôtes contempleront à leur réveil et ce qui devra, en conséquence, sublimer leur assiette. Nous élaborons le menu au rythme de la destination.”
Réapprovisionné aux différentes gares du parcours, le garde-manger métamorphose le menu en une véritable carte de la Malaisie, mettant à l'honneur les fruits de mer des côtes nord et les fruits tropicaux des terres intérieures. La salle à manger reste indissociable de la géographie qui défile sous nos yeux. C'est ici que l'expertise de naturaliste de Rogan en fait le chef invité idéal, puisqu'il s'adapte à un nouvel environnement en temps réel. “La véritable magie, c'est de voir ces ingrédients défiler par la fenêtre et, une heure plus tard, de les travailler dans la poêle”, confie-t-il.
Above Le dîner à bord de l'Eastern & Oriental Express invite les paysages éclatants de Malaisie directement dans l'assiette (Photo : avec l'aimable autorisation de Belmond)
Parmi les moments forts, citons le tofu mapo de Chiang au dîner, réinventé sous la forme d'un rouleau croustillant servi en amuse-bouche, qui se brise avec un délicieux craquement pour dévoiler une farce riche et savoureuse. S'ensuit un bouillon revigorant de poulet à l'os noir, rehaussé de poivre vert du Sichuan et de piment vert mariné, versé sur de délicats capellinis — un plat net, vif et maîtrisé — tandis que la poitrine de porc braisée à la chinoise, joliment baptisée “Just Like at Home”, procure un réconfort absolu, sa viande fondante mijotant dans un ragoût de badiane et de sauce soja légère, accompagnée d'un pilaf cuit à la graisse d'oie.
De son côté, Rogan tire pleinement parti de cette proximité avec la terre et la mer en proposant un homard de Sabah agrémenté de cermai fermenté (une variété de groseille à maquereau), de radis noir et d'une purée de goyave brûlée. “J'en suis complètement tombé amoureux”, admet-il. “C'est infiniment plus sophistiqué que la purée de pommes que nous utilisons au pays.” Vient ensuite le canard de Butterworth, servi avec des betteraves rouges, du chou violet et la pointe de caractère du poivre de Sarawak.

Above Monter à bord constitue une véritable évasion hors du XXIe siècle (Photo : avec l'aimable autorisation de Belmond)

Above Les divertissements à bord incluent de la musique live, du karaoké, des soins spa et un jeu de mah-jong (Photo : avec l'aimable autorisation de Belmond)
Lorsqu'il ne nous régale pas jusqu'à l'extase, l'Eastern & Oriental Express offre une tout autre forme de plénitude. Cet itinéraire baptisé “Essence of Malaysia” consiste en une flânerie de trois nuits à travers les merveilles des États occidentaux du pays. À Perlis, je m'essaie à l'art délicat du batik, une technique millénaire de teinture à la cire, ainsi qu'à la confection du roti jala, une crêpe dentelée surnommée “pain en filet”, et du kaya, cette douce confiture de noix de coco infusée aux feuilles de pandan. Un autre jour, nous partons à la découverte du paysage urbain et culturel de George Town, à Penang, où des cyclo-pousse nous promènent paisiblement à travers les rues historiques pour une visite kaléidoscopique mêlant art urbain et architecture coloniale.
De retour à bord, le train se révèle être un monde en soi. On y trouve le Dior Spa, le premier du genre en Asie du Sud-Est, qui dispose de son propre wagon entièrement habillé de la célèbre Toile de Jouy de la Maison. Y pénétrer procure une douce sensation d'apaisement ; les teintes verdoyantes et frénétiques de la nature sauvage qui défile sont soudainement tempérées par des tons neutres et le parfum délicat de la rose de Granville. Les soins y revêtent un caractère presque hypnotique : tandis que la thérapeute officie, le balancement doux et régulier du train se fond dans les pressions prodiguées, créant une cadence naturelle qui repousse le reste du monde à une distance inouïe.
Above Préparation experte de cocktails exclusifs au Piano Bar (Photo : avec l'aimable autorisation de Belmond)
Above Les cocktails se dégustent au rythme envoûtant du jazz en direct (Photo : avec l'aimable autorisation de Belmond)
Cependant, la véritable âme du train réside au Piano Bar. Ici, le jazz en direct se mêle au ballet des cocktails et aux conversations animées, diffusant une chaleur humaine rare et spontanée. À mesure que la nuit avance, les codes stricts du luxe s'évanouissent pour laisser place à des refrains partagés. C'est ce genre de lieu où tout le monde participe — je me suis moi-même surpris à prendre le micro l'espace d'un instant, tandis qu'une autre passagère sortait son violon pour tisser sa propre mélodie lors de la prestation — et où, l'espace de quelques heures, la frontière entre le personnel et les voyageurs se dissipe totalement.
C'est indéniablement cet abandon collectif qui marque le plus durablement les esprits. À bord d'un train, il est impératif de se détacher de son emploi du temps pour plonger avec délice dans une merveilleuse désorientation. Chiang considère ce dépaysement comme le summum du luxe : un monde où l'assiette ne se contente pas de refléter le panorama, mais le défie avec audace. “La magie opère lorsque l'on ne cesse de se demander : ‘Où suis-je exactement ?’”, explique-t-il. “La gastronomie doit être tout aussi dépaysante — un plat peut offrir la précision technique des Alpes françaises, tandis que le suivant capture l'intensité de la jungle d'Asie du Sud-Est. Le menu devient alors un paysage à part entière, vous faisant voyager à travers divers mondes sans jamais quitter votre siège.”

Above Le Piano Bar, où le luxe formel laisse place à un moment de communion musicale alors que le jazz live emplit le wagon (Photo : avec l'aimable autorisation de Belmond)
Observer deux chefs d'une telle envergure maîtriser une cuisine sans cesse en mouvement procure une exaltation rare ; ici, la quête absolue de perfection s'efface devant une électricité éphémère et partagée, dont l'existence ne tient qu'au rythme de ces trois nuits.
En descendant du train, j'ai pris conscience qu'à une époque où la vie exige de nous de rester perpétuellement sur une fréquence frénétique, ce tempo si paisible s'impose comme une nécessité absolue. Dans un monde qui ne cesse de crier, l'Eastern & Oriental Express représente une manière des plus élégantes de baisser le volume.




