Cover Conquérir l’Everest est le rêve ultime. L’enchaîner avec le Lhotse en 27 heures est un exploit qui force le respect pour Nguyễn Thanh Bình.

Les 20 et 21 mai 2026, Nguyễn Thanh Bình est devenue la première femme vietnamienne à gravir successivement l’Everest et le Lhotse. Une prouesse née d’une conviction simple : œuvrer à la mesure de ses capacités, car les occasions ne se présentent jamais deux fois.

Pour tout alpiniste, conquérir le “toit du monde” est un rêve immense. Le gravir en enchaînant avec un autre sommet en un peu plus de vingt-quatre heures relève presque de l’impossible. C’est pourquoi la performance de la chef d’entreprise Nguyễn Thanh Bình et du docteur Ngô Hải Sơn a provoqué une immense émotion au sein de la communauté des grimpeurs vietnamiens. Pourtant, lors de notre entretien avec Tatler Vietnam, Nguyễn Thanh Bình nous livre un récit qui s’éloigne des clichés habituels sur les exploits sportifs.

En savoir plus : Cover Story : Lê Hồng Minh, Trịnh Bằng et la naissance de l’écosystème IRONMAN au Vietnam

Tatler Asia
Above La chef d’entreprise Nguyễn Thanh Bình lors de ses ascensions

L’alpinisme n’est jamais qu’une question de condition physique. Comment vous êtes-vous préparée pour cette conquête des sommets ?

On croit souvent que la préparation pour un sommet de 8 000 mètres ne commence que quelques mois avant le départ. En réalité, pour un alpiniste, la préparation n’est pas une simple étape avant le voyage, c’est un mode de vie quotidien. Même sans objectif précis, je m’entraîne chaque jour, en veillant à maintenir une stabilité mentale. Il est fascinant de constater que si je me dis que je vais arrêter de grimper, mon corps et mon esprit semblent s’atrophier. Au contraire, tant qu’un sommet m’attend, je me sens plus disciplinée, énergique et pleinement vivante.

Après cinq années de pratique, j’ai accumulé une solide expérience. J’ai appris qu’un détail infime peut décider du succès d’une expédition. Je teste toujours mes aliments, mes compléments énergétiques et mon régime nutritionnel pour m’assurer que mon corps assimile le tout optimalement. La planification est également cruciale. Avec mon équipe et mes sherpas, nous analysons chaque étape, du rythme de marche aux stratégies d’acclimatation.

L’objectif était ambitieux, avec une durée raccourcie à vingt-et-un jours, contre les 45 à 55 jours habituels pour l’Everest. Avec le docteur Sơn, nous avons utilisé un protocole d’acclimatation innovant, incluant des systèmes de simulation d’hypoxie à l’entraînement et lors du sommeil pour accélérer l’adaptation physiologique.

Tatler Asia
Above Nguyễn Thanh Bình avec l’équipe d’expédition au camp

L’Everest n’est pas seulement le sommet le plus élevé, il évoque aussi des conditions extrêmes, des risques naturels et la présence de ceux qui ont péri en chemin. Comment avez-vous affronté ces défis physiques et psychologiques ?

J’avais déjà abordé l’Everest en 2023, une saison particulièrement ardue. Cette expérience m’a permis de bien comprendre la rudesse climatique. Heureusement, cette année, les conditions étaient plus favorables, malgré quelques obstacles comme d’imposants blocs de glace dans la cascade de Khumbu. Lors de notre ascension en mai, le vent n’a gagné en intensité que dans la section allant du Balcony au sommet Sud. Contrairement aux saisons précédentes, les risques d’avalanches étaient limités.

Ce qui rend l’Everest unique ne tient jamais uniquement à la météo. Beaucoup parlent des corps restés sur la montagne comme d’une hantise. Pour ma part, j’ai ressenti un profond respect ; ces personnes sont allées plus loin que la plupart d’entre nous dans la poursuite de leurs rêves. La montagne nous rappelle que la vie est éphémère. Chaque pas, chaque respiration devient précieux. À sa manière, l’Everest m’a appris à regarder la mort en face tout en chérissant davantage la vie.

Tatler Asia
Above Nguyễn Thanh Bình avec son coéquipier au pied du camp 3
Tatler Asia
Above La traversée de la cascade de glace de Khumbu vers l’Everest

En 2023, vous avez dû renoncer à deux reprises à cause de la météo et d’un drame familial. Quelles leçons avez-vous tirées de ces moments douloureux ?

2023 fut une année charnière. Après mon retour, j’ai cru devoir abandonner. J’ai cessé de parler de sommets et ai essayé de tourner la page. Mais le chagrin ne disparaît pas aussi facilement. C’est un matin, en contemplant l’aube sur un sommet du Nord-Ouest, que j’ai compris la valeur de ce que l’alpinisme m’avait apporté. J’ai réalisé qu’on ne quitte pas facilement une montagne quand elle vous a transformée de l’intérieur.

J’ai décidé de revenir. Non seulement pour achever mon rêve, mais pour redevenir celle que la montagne m’avait aidée à construire.

Qui était Nguyễn Thanh Bình avant de devenir la première Vietnamienne à gravir l’Everest et le Lhotse en 27 heures ?

J’étais une personne assez timide, manquant de confiance en soi. C’est en me tenant au sommet de Bạch Mộc Lương Tử, contemplant l’horizon infini, que j’ai compris à quel point mes tourments personnels étaient infimes face à l’immensité des défis de la nature. L’escalade m’a enseigné la patience, l’acceptation de ce que l’on ne peut contrôler et, surtout, l’honnêteté envers soi-même.

En savoir plus : Le tournoi de golf Amundi Evian : quand le paysage inspire le geste

Tatler Asia
Above Nguyễn Thanh Bình au camp 4 de la zone de la mort

Ce qui frappe dans votre parcours, ce sont vos peintures colorées des sommets, qui contrastent radicalement avec le blanc éternel de la neige. Pourquoi ce choix ?

Ma passion pour la peinture est née en même temps que mon goût pour l’alpinisme. Si mon métier est ailleurs, l’art et l’escalade sont pour moi deux joyeuses quêtes de pureté. Lors de mes expéditions dans l’Himalaya ou les Andes, ce qui me marque n’est pas seulement la blancheur de la glace, mais les teintes rosées de l’aube ou le feu orangé du crépuscule sur les cimes. Les nuances d’azur et de pourpre qui ne durent que quelques instants.

Le monde de la haute montagne peut être monotone et épuisant. Pour préserver mon esprit, je cherche à ramener de la couleur sur ces sommets, non pour altérer la réalité, mais pour capturer la beauté de mes souvenirs. Je prépare d’ailleurs une exposition où mes récits d’alpiniste seront racontés par la couleur plutôt que par les statistiques.

Vous racontez également ces récits par les mots. Vous lancez d’ailleurs en octobre 2025 votre livre intitulé Đỉnh Tuyết (Sommets enneigés).

Đỉnh Tuyết n’est pas qu’un livre sur l’alpinisme, c’est une autobiographie de mes mutations intérieures. Il raconte l’expédition de 2023, ce voyage inachevé qui m’a le plus marquée. Ce n’est pas un livre sur le succès, mais sur un rendez-vous manqué. Je l’ai terminé sur une promesse de retour. Aujourd’hui, avec l’Everest et le Lhotse, j’ai clos ce chapitre débuté il y a trois ans.

Tatler Asia
Above Une vue imprenable depuis le sommet du Lhotse

Dans la communauté de l’alpinisme, où l’image personnelle est parfois surexposée, quelle est selon vous la frontière entre inspiration et mise en scène ?

J’ai consacré un chapitre de mon livre à cet ego. La valeur réelle de la montagne est de nous forcer à une grande humilité face à la nature. La performance n’a de sens que si elle est fondée sur l’honnêteté. Une réussite peut susciter l’admiration, mais seule la sincérité forge une crédibilité durable.

Quel est le sommet le plus difficile à gravir pour un être humain ?

Après toutes ces années, j’ai réalisé que fouler un sommet élevé est parfois plus simple que d’être honnête avec soi-même et de vivre en accord avec ses aspirations profondes. Avec l’âge, nos responsabilités s’alourdissent entre famille et société. Le défi ultime de la vie est sans doute d’avoir le courage de vivre selon sa propre vérité. Cela demande une audace qui n’a rien à envier à celle des montagnards.

Merci Nguyễn Thanh Bình, nous espérons vous voir continuer à conquérir de nouveaux sommets !


Article paru dans le numéro de juin 2026 de Tatler Vietnam

À LIRE ÉGALEMENT

World Cup 2026 : La bande-son mondiale de la plus grande scène du football

Ouverture de la plus grande World Cup de l’histoire : football, musique et culture en harmonie

Mirra Andreeva : le moment où une nouvelle légende du tennis se dessine à Roland-Garros