L’artiste autrichienne Florentina Holzinger transforme Venise en un parc à thème féministe amphibie, confrontant les limites extrêmes du corps, le surtourisme et l’effondrement environnemental par le travail de Florentina Holzinger.
Si la Biennale de Venise devait être comparée à Tokyo DisneySea — où les visiteurs attendent de quelques minutes à plusieurs heures dans différentes zones à thème —, le pavillon autrichien de cette année, où la chorégraphe et performeuse Florentina Holzinger présente son installation provocatrice Seaworld Venice, serait sans aucun doute l’attraction phare, rappelant celle de La Reine des neiges. Ici, au cœur du plus célèbre festival d’art bisannuel au monde, la file d’attente serpente à travers les jardins de la Biennale. Durant la semaine d’ouverture en mai, le temps d’attente dépassait trois heures pour accéder à l’œuvre de Florentina Holzinger.
Tous sont impatients d’apercevoir l’installation qui revisite de manière ludique, sombre et entièrement dénudée ce que l’architecte Josef Hoffmann avait initialement conçu comme un “temple de l’art” moderniste. L’artiste a réimaginé le pavillon en un parc à thème sous-marin. Pourtant, loin des granités et des manèges musicaux, les visiteurs découvrent un réservoir géant dans lequel une interprète, vêtue uniquement d’un masque respiratoire, est immergée dans de l’eau filtrée directement à partir de l’urine des touristes, collectée via des toilettes spéciales installées par Florentina Holzinger au sein du pavillon.
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Above Deux interprètes dans le “pisstank” au cœur de l’installation Seaworld Venice de Florentina Holzinger (Photo : Nicole Marianna Wytyczak)
L’interprète repose sur un lit, évoquant la Vénus endormie de Giorgione peinte en 1510. Parfois, elle contemple paisiblement les visiteurs, fascinés par cette vision ; à d’autres moments, elle s’abreuve à une longue paille connectée à une source d’eau potable située à l’extérieur du réservoir. Elle déplace parfois son lit pour se détendre, comme si elle était dans son salon, ses doigts et ses orteils fripés témoignant des heures passées sous l’eau dans cette performance de Florentina Holzinger.
Dans une pièce adjacente ressemblant à une station d’épuration défectueuse, des acteurs vêtus de combinaisons de protection luttent pour réparer des pompes, tentant de maîtriser des tuyaux projetant une eau brunâtre. “Quelqu’un a fait ses besoins dans les toilettes et ça a tout bouché”, lance un membre du personnel, qui fait en réalité partie de la distribution.
Dans le couloir reliant l’atrium du pavillon au reste des jardins, un pilote de jet-ski nu effectue des tours dans une petite piscine représentant un pavillon inondé. Le mouvement circulaire crée des ondes qui se déversent dans la zone réservée aux spectateurs.

Above Les mains d’une interprète après des heures passées dans le réservoir de l’installation de Florentina Holzinger (Photo : Nicole Marianna Wytyczak)
Les créations de Florentina Holzinger possèdent tous les ingrédients nécessaires pour susciter le débat : nudité, art tiré de l’urine et allusions aux matières fécales. Cependant, bien au-delà de la provocation initiale, l’œuvre livre une critique sans concession de la lutte de Venise face au “tourisme de masse” et à la destruction écologique.
“Venise est un endroit où l’on constate l’impact des activités humaines sur l’environnement : montée des eaux, inondations fréquentes et acque alte [phénomène de marée haute inondant périodiquement la cité] — la ville qui sombre n’est pas un mythe ici”, déclare Florentina Holzinger. “Beaucoup d’artistes, moi y compris, ont été inspirés par la beauté de Venise et son atmosphère apocalyptique, qui, ironiquement, n’a pas empêché les gens de contribuer à sa ruine.”
À travers ses performances, elle imagine la vie dans une ville enfin submergée, exposant la relation complexe de l’humanité à la nature. Le jet-ski offre une image absurde de la nature confinée et de l’obsession humaine à la dominer par la machine. Pendant ce temps, l’interprète dans le réservoir doit s’adapter à la vie dans ce que Florentina Holzinger appelle crûment un “pisstank”.

Above La station de filtration d’eau de l’installation Seaworld Venice signée Florentina Holzinger (Photo : Nicole Marianna Wytyczak)
“C’est un système en circuit fermé où les fluides corporels deviennent une réalité architecturale abjecte du pavillon”, explique Florentina Holzinger. “Les visiteurs expriment souvent leur culpabilité de pisser sur l’interprète, mais en vivant dans cette urine, elle a aussi le privilège de voir le monde tel qu’il est : sans illusion. Chacun est invité à réfléchir à la réalité du changement climatique que nous contribuons tous à accélérer.” Elle ajoute : “Nous ne résolvons évidemment pas le problème de l’effondrement climatique. Le but de l’exposition de Florentina Holzinger est de rendre chacun complice d’un écosystème humide en perdition.”
Cet écosystème n’est pas le seul sujet traité. Florentina Holzinger est réputée pour ses performances aux exigences physiques extrêmes, provoquant parfois l’évanouissement ou les vomissements de spectateurs. En 2024, son spectacle Tanz à West Kowloon, Hong Kong, voyait une interprète suspendue dans les airs par des crochets plantés dans sa peau, forçant les organisateurs à prévoir une zone de récupération.
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Above Un interprète sur un jet-ski au sein de l’installation de Florentina Holzinger à Venise (Photo : Nicole Marianna Wytyczak)
Bien que le sang soit absent ici, les spectateurs s’inquiètent de l’intensité physique imposée à la distribution exclusivement féminine. Outre les longues heures d’immersion, une autre installation présente une performeuse suspendue à l’envers à une cloche, balancée d’un côté à l’autre pour la faire sonner.
Florentina Holzinger a mis en scène une performance publique similaire intitulée Études dans la lagune avant l’ouverture officielle du pavillon, suspendue à une cloche par une grue industrielle. Le spectacle était accompagné de musique rock jouée par des interprètes sur le bras de la grue et une barge.
“Études est un moyen pour nous de quitter le théâtre pour le monde réel”, confie Florentina Holzinger. “Il manquait à la Biennale la nature, cette ville sale et ses habitants. Il était crucial pour moi de quitter les jardins pour travailler avec la ville, en particulier dans ses eaux troubles.”

Above La performance Études de Florentina Holzinger lors de la Biennale de Venise (Photo : Nicole Marianna Wytyczak)
Plutôt que de centrer ses performances sur la souffrance, Florentina Holzinger utilise le corps pour défier les normes sociales. “Nous allons à l’encontre des représentations traditionnelles de la femme comme victime en prouvant nos capacités physiques et en redéfinissant notre vulnérabilité”, souligne-t-elle. “Nous exhibons notre force de manière inattendue. Ce que nous faisons s’apparente à un entraînement constant.” Vivre dans le “pisstank”, insiste Florentina Holzinger, n’est pas qu’un spectacle, mais un “entraînement à vivre dans un monde rempli de déchets”.
La réception publique du travail de Florentina Holzinger est mitigée. Certains critiques saluent une œuvre révolutionnaire, tandis que d’autres y voient un spectacle vide. Oscillant entre douleur et plaisir, la performeuse refuse toute catégorisation simpliste.
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Above Un musicien se produisant lors de la performance Études par Florentina Holzinger (Photo : Nicole Marianna Wytyczak)
“Je ne vois pas vraiment de différence, pour être honnête”, observe Florentina Holzinger. “Expérimenter le travail de différentes façons est déjà gratifiant.”
Elle soutient que lorsqu’une performance échappe aux récits institutionnels, le public est facilement déstabilisé. En orchestrant une collision entre la chair et la machine, Florentina Holzinger brise les surfaces esthétiques lissées pour affronter les réalités brutes de la crise écologique. “Il y a tant de strates à explorer dans Seaworld Venice ; il est impossible de réduire Florentina Holzinger au simple spectacle si l’on s’y engage vraiment.”

Above Une nouvelle scène de la performance Études par Florentina Holzinger à Venise (Photo : Nicole Marianna Wytyczak)
Florentina Holzinger cherche à démanteler les frontières entre culture savante et populaire en introduisant des cascades et des éléments circassiens dans des espaces artistiques prestigieux.
“Il existe encore cette ligne fine entre culture haute et basse. Dans le monde du spectacle, le ballet et l’opéra s’opposent souvent à la culture populaire ou au sport”, explique Florentina Holzinger. “Nous essayons de secouer les institutions, d’amener les gens vers un lieu ambigu où ils peuvent réfléchir à leurs attentes. Quand il n’est pas clair ce que nous regardons, cela devient intéressant, surtout dans des lieux comme la Biennale de Venise. Nous avons le privilège d’y infiltrer Florentina Holzinger, et j’estime que c’est mon obligation de challenger les habitudes de ces lieux.
“Obligation sonne peut-être trop fort ; c’est simplement ce qui amuse mon équipe et moi-même.”





