Du Tessin à Genève, une immersion au cœur des paysages alpins spectaculaires de la Suisse et de ses caves confidentielles révèle des vignerons dont le caractère distinctif s’exprime dans certains des vins les plus raffinés et rares de la Suisse.
“On peut toujours déceler le caractère d’un vigneron à travers ses vins,” confie Vincent Tan, directeur des vins du restaurant français contemporain Odette. Il estime que l’on pourrait en dire autant de la Suisse, ce petit pays entouré par les titans européens de la viticulture, comme la France, l’Italie, l’Allemagne et l’Autriche, mais doté d’un patrimoine viticole qui lui est propre. Aujourd’hui, la Suisse compte 252 cépages aptes à la vinification, les variétés indigènes représentant environ 36 pour cent de sa surface viticole, un reflet fidèle de la diversité discrète qui imprègne la culture du vin en Suisse.
C’est cette diversité que nous avons explorée en voyageant aux côtés de Tan et de Jay Ho, chef sommelier de Cloudstreet au moment du voyage en juin, pour retracer les traditions viticoles du pays et découvrir des flacons capables de rivaliser sur les plus grandes tables du monde. Ce voyage est le prolongement naturel du Swiss Wine Competition, organisé par Switzerland Tourism, Swiss Wine et Swiss International Air Lines, auquel Tan participe en tant que membre du comité. Face à certains des meilleurs sommeliers de Singapour, Ho a remporté les honneurs lors d’une dégustation à l’aveugle mettant au défi les participants d’identifier quels vins provenaient de la Suisse.
Avant la compétition, Ho n’avait jamais mis les pieds en Europe. Pourtant, grâce à une étude rigoureuse, il avait déjà commencé à comprendre comment le climat frais, la topographie alpine spectaculaire et l’abondance de lacs de la Suisse façonnent ses six régions viticoles principales : le Tessin, le Valais, le Vaud, Genève, les Trois-Lacs et la Suisse alémanique.
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Above Le Tessin est devenu synonyme de merlot, un cépage célèbre pour son rôle majeur à Bordeaux
En route pour les vignobles de la Suisse
Cette diversité devient tangible dès que nous quittons Zurich, prenant un train de trois heures vers le sud en direction du Tessin, la seule région viticole de la Suisse située au sud des Alpes. Le paysage se transforme au fil du trajet, passant de pics majestueux à des vallées luxuriantes et des lacs aux eaux calmes, tandis que la météo oscille entre soleil éclatant, nuages bas et averses soudaines.
Cette imprévisibilité nous suit jusque dans le Tessin. Frontalier de l’Italie et bénéficiant d’un climat méditerranéen plus doux, le canton est devenu synonyme de merlot, un cépage plus connu pour son rôle principal dans les vins de Bordeaux. Chez Vinattieri Ticino, l’ambassadeur de la marque Ramesh Oertli nous accueille dans ce domaine fondé par le vétéran du commerce du vin Luigi Zanini en 1985. Admirateur de Bordeaux, Zanini a cherché à produire des vins ambitieux et de garde capables de redéfinir la perception du Tessin en Suisse. Aujourd’hui, le domaine s’inscrit au cœur du paysage vallonné du canton, avec des vignobles répartis sur un terrain escarpé et varié.
Le Roncaia Riserva est une expression saisissante de l’affinité du Tessin pour le merlot. La cerise mûre, la mûre et la myrtille ouvrent la voie, suivies par des notes savoureuses d’herbes séchées, de girofle, de poivre, de tabac et de vanille. Sous le fruit généreux se cache une structure tannique fine et bien intégrée qui confère au vin à la fois de l’équilibre et un potentiel d’évolution gracieux.
Son équivalent blanc, le Bianco di Merlot, propose une interprétation totalement différente. Oertli explique que ce style est apparu dans les années 1980, lorsque les consommateurs suisses recherchaient des vins blancs frais produits localement. Plutôt que d’arracher leurs vignes de merlot, les vignerons ont découvert qu’un pressurage délicat des raisins rouges, avec un contact minimal avec la peau, permettait d’obtenir un vin blanc. Le résultat est frais et savoureux, aux arômes de fruits à chair blanche mûrs et une subtile touche épicée.
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Above Raisins de merlot foulés destinés aux vins rouges de Vinattieri Ticino
Depuis le Tessin, nous poursuivons vers le Valais, le plus grand canton producteur de vins de la Suisse, qui abrite certains de ses paysages les plus spectaculaires. Ici, des vignobles vertigineux s’accrochent aux pentes ensoleillées surplombant la vallée du Rhône, où l’altitude et le terrain alpin aride offrent un contraste saisissant avec le caractère plus chaud du Tessin.
Au Domaine Jean-René Germanier à Vétroz, le vigneron de troisième génération Jean-René Germanier nous guide à travers les parcelles en terrasses escarpées de la famille. En nous montrant les vieilles vignes, dont certaines ont plus d’un siècle, Germanier évoque une histoire familiale remontant à la fin du XIXe siècle et une approche de la vinification qui équilibre les traditions du Valais avec une expression plus contemporaine de leur terroir en Suisse.
L’un des styles emblématiques de la région est le fendant, nom local donné aux vins issus du chasselas. Les Terrasses, Fendant de Vétroz du Domaine Jean-René Germanier, offre un reflet particulièrement clair du cépage et du terroir. Cultivé sur des terrasses abruptes, le vin est façonné par le paysage unique de Vétroz, où les dépôts glaciaires et le schiste fracturé contribuent à son caractère. En partageant un verre avec Germanier, nous percevons des notes de fleur de tilleul et de zeste de citron ; le palais est généreux et vif, sa fraîcheur maintenant le vin dans un bel équilibre, qu’il soit dégusté seul ou accompagné d’un mets.

Above Domaine viticole familial de Jomini Vins à Lavaux, en Suisse
Vers le lac
Depuis les pentes escarpées du Valais, nous nous dirigeons vers Lavaux, où la relation de la Suisse avec le chasselas prend une dimension plus romantique. Bien que le cépage soit étroitement associé à l’Arc lémanique, la région entourant le lac Léman, c’est ici, sur les rives du lac, que son histoire semble la plus intimement liée au paysage. Dévalant vers l’eau, les terrasses séculaires de Lavaux sont une prouesse remarquable de l’ingéniosité humaine, façonnées au fil des générations pour tirer le meilleur parti des pentes abruptes et de l’ensoleillement généreux de la Suisse.
Parmi ses enclaves les plus célèbres figure Dézaley, une appellation Grand Cru renommée pour son chasselas. Au domaine familial Jomini Vins, le propriétaire Constant Jomini cultive 5,2 hectares de vignes et produit 12 vins différents à partir de 14 cépages, poursuivant la pratique de son père qui consistait à marier techniques modernes et méthodes traditionnelles. Son Dézaley Grand Cru, par exemple, est d’abord élevé en cuve avant de reposer en bouteille, ce qui lui permet de développer une riche complexité tout en conservant la fraîcheur de ses origines lacustres. Sobre mais expressif, il semble porter en lui quelque chose de l’essence même de Lavaux.

Above Une sélection exceptionnelle des vins Novelle

Above Jay Ho (au centre) et Vincent Tan (à droite) avec le vigneron Jean-Pierre Pellegrin (à gauche)
Notre voyage vers l’ouest nous mène finalement à Genève, où deux domaines contrastés révèlent la gamme remarquable de ce petit canton suisse. À Satigny, Jean-Michel et Nikita Novelle, l’équipe père et fils derrière leur domaine éponyme, élaborent des vins définis par l’élégance, la finesse et la complexité aromatique. Sur sept hectares, Jean-Michel cultive 17 cépages pour produire près de 40 cuvées distinctes, après avoir pris la décision pionnière dans les années 1980 de bannir totalement les herbicides.
“Notre identité repose vraiment sur la fraîcheur,” nous explique Nikita. “Sur l’ensemble de nos rouges, effervesc rouges, effervescents, vins doux et blancs, nous maintenons cette signature de vitalité, de structure dynamique et de longueur en bouche.” Cette philosophie transparaît avec force dans leur Iconique Gamay, une cuvée qui marie le gamay à une touche de pinot noir. “Le gamay a été partiellement séché pendant six jours dans une pièce froide et venteuse pour concentrer à la fois les sucres et l’acidité naturelle,” explique Nikita. Le résultat, bien qu’atteignant 14,5 pour cent d’alcool, possède une texture riche tout en restant remarquablement vibrant.

Above La cave à vin du Domaine Grand’Cour

Above Le vigneron Jean-Pierre Pellegrin du Domaine Grand’Cour, situé dans le canton de Genève, en Suisse
Non loin de là, dans le village de Peissy, Jean-Pierre Pellegrin raconte une histoire tout aussi fascinante. Au Domaine Grand’Cour, niché au sein d’une ferme vieille de 600 ans, Pellegrin a restauré la propriété avec un soin exquis, construisant une cave en pierre sous une voûte de 33 mètres de haut pour accueillir des fûts de chêne et des amphores en béton. Aujourd’hui, le domaine de 14 hectares abrite plus de 25 cépages, cultivés avec la précision d’un maître horloger suisse. Déguster l’un des meilleurs vins de Pellegrin, le Grand’Cour Rouge, laisse une impression durable. Cet assemblage de cabernet franc et de cabernet sauvignon explique clairement pourquoi ce vin est considéré comme l’un des rouges les plus souples du pays.
Alors que nous quittons Genève pour Singapour, les premiers mots de Tan semblent moins être une observation qu’une vérité révélée à travers chaque cave et vignoble de la Suisse que nous avons visités. De l’influence bordelaise de Vinattieri Ticino à la précision du Domaine Jean-René Germanier dans le Valais, en passant par la fidélité discrète de Jomini Vins à Lavaux et la discipline de maître horloger du Domaine Grand’Cour à Genève, chaque vin porte la signature distincte de la maison qui l’a élaboré.
C’est peut-être ce qui rend le vin suisse si captivant. Malgré toute l’influence exercée par les montagnes, les lacs, les sols et les vignobles séculaires de la Suisse, ses meilleurs flacons expriment finalement bien plus que le terroir. Ce sont des portraits des hommes et des femmes qui décident de la manière dont ce terroir doit être interprété — et, en fin de compte, dégusté.
Credits
Images: Domaine Jean-René Germanier, Novelle Wine Le Grand Clos, Swiss Wine, Vin d’Oeuvre, Vinattieri Ticino




