De ses débuts dans une petite boutique milanaise à son travail pionnier sur le titane et l'aluminium, la directrice du design de la marque de joaillerie Vhernier explique comment la préservation de l'ADN, l'obsession des matériaux et l'instinct façonnent le prochain chapitre de la maison
Isabella Traglio n'a jamais suivi la moindre tendance de sa vie, et c'est précisément ce qui fait sa force. En tant que directrice du design et de la recherche et développement au sein de la maison de joaillerie italienne Vhernier, son acte le plus radical a été d'introduire le titane à l'établi et de façonner l'aluminium pour créer de nouvelles formes architecturales, refusant catégoriquement de céder à la facilité.
Lors d'une conversation à cœur ouvert, Isabella Traglio retrace son parcours, d'observatrice en coulisses à gardienne de la création, et explique pourquoi, dans la haute joaillerie, le plus grand risque est de perdre son identité.
À lire également : La Route de la Soie jusqu'à Genève : la nouvelle architecture de Boghossian pour la jadéite

Above Collier Calla en ébène et or rose (Photo : avec l'aimable autorisation de Vhernier)
Étudiante à l'université, vous avez travaillé dans l'arrière-boutique du magasin phare de Vhernier à Milan ; y a-t-il une pièce qui a déclenché votre passion pour le design ? Comment ce moment a-t-il façonné l'esthétique audacieuse et sculpturale que vous défendez aujourd'hui en tant que directrice du design ?
Je me souviens très bien de la première fois que j'ai vu le collier Calla ; sa forme audacieuse et continue, sans début ni fin, m'a donné une sensation d'infini absolu. Ce design unique m'a montré à quel point une idée sculpturale forte peut être puissante lorsqu'elle se décline à travers les volumes, les matériaux et les catégories, des colliers aux bracelets, en passant par les bagues et les boucles d'oreilles, tout en restant indéniablement fidèle à elle-même. La collection Calla m'a appris à quoi ressemble le véritable ADN d'une marque, et cette leçon guide encore aujourd'hui chaque décision que je prends en matière de design et de R&D chez Vhernier.
Qu'est-ce que vos expériences en dehors de la maison Vhernier, notamment votre formation en gemmologie à New York, vous ont appris sur le plan artistique et commercial ?
La leçon la plus importante a été de rester infiniment curieuse et de continuer à se demander si la barre est placée assez haut, quelle que soit l'expérience acquise. En même temps, ces premiers rôles m'ont appris à ne jamais laisser l'insécurité des autres diminuer ma vision, ce qui est essentiel lorsqu'il s'agit d'équilibrer le risque créatif et les réalités commerciales de la haute joaillerie.
Quelles sont les techniques ou les matériaux innovants qui continuent de définir les collections de Vhernier ?
Le travail du titane a été un véritable tournant ; nous avons été parmi les premiers à l'utiliser en haute joaillerie. Au cours des premières années, nous avons gaspillé d'énormes quantités de métal pour atteindre le niveau d'exigence de Vhernier. Nous avons dû apprendre à maîtriser la “mémoire” du titane, car une fois fondu, il est impossible de revenir en arrière en cas d'erreur. D'ailleurs, avec l'une de nos dernières collections, nous avons réintroduit un métal que nous avions commencé à utiliser il y a six ans : l'aluminium. Mais après six ans, nous avons recommencé comme si c'était la première fois, car les nouvelles technologies, les nouvelles couleurs et les nouvelles façons de traiter la surface ont ouvert la voie à un avenir où la légèreté, le volume et l'audace des proportions peuvent coexister de manière toujours plus architecturale.
À lire plus : Opinion : Les bijoux de Chanel aux Oscars n'ont pas joué la carte de la sécurité, et voici pourquoi c'était précisément le but
La collection Abbraccio, lancée en 1994, est célèbre pour son design en forme d'“étreinte”. Pourquoi ce design est-il toujours aussi pertinent aujourd'hui ?
Abbraccio est intemporelle car elle associe des volumes généreux d'or à des évolutions matérielles raffinées, allant de l'or rose à l'or blanc non rhodié orné de diamants, une particularité très spécifique à Vhernier. Au fil du temps, nous avons introduit des tailles midi, un bracelet extraordinairement complexe ayant nécessité plus de 35 prototypes, ainsi que de nouvelles exécutions en titane et en or pour refléter le mode de vie plus sportif des femmes d'aujourd'hui, le tout sans jamais diluer le design original.
Pour les collectionneurs à la recherche de pièces intemporelles au milieu des tendances éphémères, quelle création Vhernier leur conseilleriez-vous d'acquérir ?
Plutôt que de nommer un seul bijou, je regarde toujours la personne en face de moi et je me demande quelle pièce lui “appartient” vraiment, car on sent tout de suite quand un bijou ne correspond pas à quelqu'un. Cela dit, Abbraccio possède une sorte de magie universelle : ses larges surfaces d'or enveloppantes semblent convenir à presque tout le monde, c'est pourquoi cette pièce devient si souvent cet élément profondément personnel et durable d'une collection.
Quel est le plus grand risque que Vhernier ait pris depuis votre arrivée au sein de la marque, et quelle est la prochaine initiative audacieuse que vous préparez ?
Le véritable risque aurait été de changer ce que nous sommes ; la décision la plus courageuse que nous ayons prise a été de refuser de faire des compromis sur l'ADN de Vhernier, sur la qualité ou sur la fabrication italienne, même lorsque certaines voix nous poussaient vers une direction plus facile et plus “commerciale”. Personnellement, les prochaines étapes ne sont jamais une question de risque, mais d'opportunité : tant que nous restons profondément nous-mêmes, chaque nouveau matériau, marché ou idée est simplement une chance supplémentaire d'exprimer cette identité avec encore plus de force.







