Pour l’architecte Lê Quang, la valeur d’une construction réside dans sa capacité à transmettre un message condensé, perçu par l’observateur en un instant fugace. À l’instar de la musique ou de la littérature, l’architecture peut être ambiguë, imparfaite, contestataire, voire aller à l’encontre des goûts établis. Cette vision singulière place l’architecture au cœur de ses recherches.
Lê Quang est le fondateur de lequang-architect(s), un cabinet d’architecture basé à Berlin, actif en Europe comme en Asie du Sud-Est. Il développe une approche croisant architecture, recherche urbaine et durabilité, en plaçant l’humain et le contexte local au cœur de ses solutions. L'architecture est pour lui une discipline fondamentale.
Ses projets couvrent un large spectre, allant de la planification urbaine visant à renforcer la résilience des villes européennes à des réalisations résidentielles locales, telles que la JK House à Hôi An, qui concilie design contemporain, durabilité et empathie culturelle. Ses contributions ont été distinguées par plusieurs prix internationaux, notamment le Holcim Global Prize pour un modèle d’usine centré sur l’humain dans l’ère post-pandémique. À travers lequang-architect(s), Lê Quang continue de concevoir l’architecture comme un levier d’innovation et de transformation pour des cités durables.
Lorsque vous observez une œuvre architecturale, qu’est-ce qui retient votre attention en premier ?
J’apprends à aborder un bâtiment par son contexte. Tout comme pour un personnage littéraire, il faut se pencher sur ses origines, son terroir, son histoire familiale et les valeurs de son époque. En outre, il joue un rôle précis dans une narration qui le dépasse. Une œuvre architecturale, même monumentale, doit être considérée comme une forme de vie distincte. Elle exige que l’observateur s’ouvre pour mieux la comprendre. Sur le plan personnel, ce qui m’impressionne est souvent lié à un état, qu’il s’agisse de silence, d’exaltation ou de tension entre création et nature. Parfois, elle évoque un sentiment indicible, encore jamais expérimenté.
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Selon vous, existe-t-il un dénominateur commun aux réalisations architecturales ratées de par le monde ?
Un projet raté a tendance à rejeter les fondations ou le contexte qui l’ont vu naître. Prenons l’exemple des maisons-tubes rurales ; pourtant, le vieux quartier de Hôi An n’est-il pas un ensemble de maisons-tubes périphériques ? Et pourtant, sa beauté est indéniable. Il est difficile de déclarer quelque chose de raté, car ce sentiment est subjectif. Cependant, je pense que ces bâtiments ratés partagent un point commun : celui de ne pas refléter honnêtement les éléments qui les ont engendrés. Tout comme un danseur a besoin de sveltesse et un haltérophile de puissance, chaque création doit assumer sa nature.
Un projet raté a tendance à rejeter les fondations ou le contexte qui l’ont vu naître.
Peut-on comparer chaque architecture à une bibliothèque ou un musée, lieu où se condensent culture, histoire et temps ?
Si vous aimez véritablement l’architecture, vous la lirez comme une chanson ou un film. Pour moi, je la lis comme un texte. Un bâtiment contient et est contenu par bien plus que sa simple enveloppe. Le ressentir, c’est comme suivre les pages d’un livre avec ses moments de calme, ses sommets, ses tragédies et ses joies. J’affectionne la transparence architecturale, non pas celle du verre, mais celle qui révèle ses origines à travers un prisme réflecteur, riche en découvertes.
Prenez le Temple de la Littérature à Hanoï : on peut le visiter cent fois et découvrir chaque fois une nouvelle subtilité. Sa structure académique, le rythme des ombres, la hauteur des corniches ou la lumière tamisée des espaces orientés au sud, tout cela résulte d’un long processus de perfectionnement. Même les anciens systèmes d’évacuation en brique cuite, invisibles pour la plupart des touristes, témoignent d’un savoir-faire dont nous avons tant à apprendre pour notre pratique contemporaine, au-delà de la simple typologie.
Quels sont les facteurs qui permettent à un individu de se sentir ancré dans son environnement architectural ?
Un biotope qui vous accueille, qu’il soit privé ou public, doit avant tout être « lisible ». Les espaces et les relations doivent être organisés pour que chacun trouve sa place naturellement. Ces atmosphères architecturales ne sont pas de simples bâtiments ou meubles, mais des ensembles de relations qui procurent une paix intérieure par leur cohérence. Quand vous entrez dans un tel espace, vous ne vous sentez pas seulement observateur, mais partie intégrante de la structure.
Si vous aimez véritablement l’architecture, vous la lirez comme une chanson ou un film. Pour moi, je la lis comme un texte.
Comment concilier intérêts sociaux et commerciaux dans vos projets ?
Soyons honnêtes : les architectes ont construit tous les palais, châteaux, temples et théâtres. Ils ont toujours été du côté des forces puissantes de la société. L’architecture, comme toute discipline, porte en elle cette contradiction intrinsèque. Mais c’est précisément par ce conflit que naissent les chefs-d’œuvre. L’Opéra d’Oslo en est l’exemple parfait : tel un iceberg, il transforme son toit en place publique plongeant vers le fjord. Il a redéfini le rôle de l’institution, traditionnellement fermée, en une véritable interface communautaire.
Si vous deviez comparer l’architecture à un autre métier, lequel choisiriez-vous ?
Je compare souvent l’architecte à l’écrivain. Une structure, tout comme une œuvre littéraire, naît de l’intention de son créateur, mais elle ne prend vie réellement que lorsqu’elle est lue, habitée ou interprétée par d’autres. Cette patience est nécessaire, car les retours des utilisateurs dépassent souvent nos intentions initiales. L’architecture est toutefois plus complexe en termes de matérialité et de contraintes techniques, là où la littérature est une affaire de langage pur.

Above Lê Quang, architecte et fondateur de lequang-architect(s) dans son environnement
C’est précisément par ce conflit que naissent les chefs-d’œuvre architecturaux.
Quelle place accordez-vous au passé dans une ville « nouvelle » ?
Une agglomération de 10 ou 50 ans ne fait pas une ville. Il faut accumuler assez de strates historiques pour forger une identité. Nos villes vietnamiennes doivent préserver leurs éléments anciens non pas sous cloche, mais pour leur rôle organique au sein du biotope urbain. La nostalgie est nécessaire, comme au sein d’une famille où cohabitent les aînés et les plus jeunes. Le défi n’est pas de choisir entre passé et futur, mais de permettre aux strates temporelles de coexister et de se nourrir mutuellement.
Quel sujet majeur la communauté architecturale internationale devrait-elle aborder ?
La révolution des méthodes de mobilité urbaine est le défi de notre siècle. Elle façonnera la forme même de nos cités de demain. Le Vietnam, en pleine expansion d’infrastructures publiques, doit s’emparer de ces débats dès aujourd’hui pour ne pas subir les erreurs du passé et concevoir une architecture durable qui anticipe les besoins des prochaines décennies.
Article extrait du magazine Tatler Vietnam Vol.22.




