Il existe une certaine liberté dans l'incertitude. Christine Ay Tjoe a bâti sa carrière sur cette ouverture d'esprit, une philosophie qui dépasse aujourd'hui le cadre de l'atelier : élever un adolescent, trouver de nouveaux rythmes et laisser l'art suivre son propre chemin.
Le mois de novembre 2026 s'annonce particulièrement intense pour Christine Ay Tjoe. Deux expositions ouvriront leurs portes à Shanghai le même jour : l'une avec Ota Fine Arts, l'autre avec la Fondation Longlati. Pourtant, son calendrier ne dicte pas ses journées. Ses heures passées en studio sont rythmées par les besoins du quotidien.
“Si tout est réglé à la maison, je file directement au studio”, explique-t-elle. “Je dois donc être prête à saisir le temps dès qu'il se présente.” Pas de rituel sacré ni de créneaux immuables. Christine Ay Tjoe, aujourd'hui quinquagénaire, peint dans les interstices, et elle a appris à intégrer ces moments de vide comme faisant partie intégrante de son processus créatif et de son travail.
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Above Christine Ay Tjoe aborde sa pratique artistique avec une ouverture renouvelée, laissant place à l'incertitude et aux possibilités inattendues. Tenue et bijoux : Louis Vuitton.
Apprendre à lâcher prise avec Christine Ay Tjoe
Son fils est à présent un jeune adolescent, ce qui a radicalement changé la donne. Ce qui fonctionnait à l'école primaire n'est plus pertinent aujourd'hui. “L'approche est différente désormais”, note Christine Ay Tjoe. “Je dois desserrer mon emprise petit à petit.”
En tant que mère célibataire, elle admet que cela n'a pas toujours été facile. La maternité, semble-t-il, n'est pas un acquis définitif. Il faut réapprendre à être mère à chaque étape de la croissance de son fils.
La communication a également évolué. Il se fait plus discret, et ses amis occupent désormais une place centrale dans sa vie. Il a ses propres opinions, parfois diamétralement opposées aux siennes. L'écart générationnel exige une patience insoupçonnée, ainsi qu'une volonté d'apprendre de lui plutôt que de simplement le diriger. Son constat : “J'ai énormément appris en avançant à ses côtés.”
Tout parent d'un adolescent reconnaîtra ces étapes. Cette leçon ne s'arrête pas à la porte de la maison. Lorsqu'on lui demande si cela se reflète sur la toile, elle reste pragmatique : c'est la même patience, avec un peu moins de contrôle.

Above Pour Christine Ay Tjoe, l'art reste un moyen de réfléchir, de grandir et de donner du sens au monde qui l'entoure. (Bijoux et sac : Louis Vuitton).
Une carrière et Christine Ay Tjoe
Il y a une quatorzaine d'années, avant la naissance de son fils, des doutes s'accumulaient au point qu'elle était prête à abandonner la peinture. Elle pensait alors pouvoir se rendre plus utile en transmettant son savoir aux jeunes artistes.
Les choses ne se sont pas déroulées comme prévu. Les propositions d'expositions ont continué d'affluer. “Je me disais : d'accord, encore celle-ci”, se souvient-elle. “Puis il y en a eu une autre, jusqu'à ce que j'oublie que je m'étais fixé une date limite.” Elle s'est alors rappelée une ancienne prière, demandant un métier qu'elle aimait et qui puisse subvenir aux besoins de sa famille. “Pourquoi voulais-je donc arrêter ?”
Ses débuts furent modestes. Après avoir obtenu son diplôme à l'ITB en 1997, elle a passé deux ans dans une entreprise textile. Sa première exposition personnelle a suscité peu d'engouement, ses amis étant les principaux acheteurs, jusqu'à ce que le commissaire d'exposition Jim Supangkat s'y intéresse dans les dernières semaines. Cela a débouché sur un contrat d'exclusivité de trois ans avec Edwin’s Gallery. Avec le recul, elle observe ce parcours avec foi. “Je laisse ouverte la possibilité de l'intervention divine”, confie Christine Ay Tjoe. “Tout ne finit pas toujours comme je l'avais espéré.”
L'imperfection comme design
“J'étais autrefois très rigide sur mes principes”, admet-elle. “Aujourd'hui, je dois faire preuve de plus de souplesse. Le lâcher-prise est devenu nécessaire pour faire face à tant de changements.”
Cette rigidité se manifestait aussi dans son travail. Elle se qualifiait elle-même de “forceuse”. Un tableau devait correspondre à une vision précise, et elle insistait jusqu'à ce qu'il y parvienne. Aujourd'hui, elle se montre plus humble. “Si le moment est venu pour l'œuvre d'être terminée, alors elle l'est.”
Elle est consciente que l'intelligence artificielle déstabilise de nombreux acteurs du monde de l'art. Son point de vue est plus serein. Elle le considère comme un outil humain de plus, qu'il convient de comprendre sans lui accorder une importance démesurée.

Above Plutôt que de forcer une œuvre vers un résultat prédéfini, Christine Ay Tjoe a appris à reconnaître quand elle est prête. (Tenue et bijoux : Louis Vuitton).
J'étais autrefois très rigide sur mes principes. Aujourd'hui, je dois faire preuve de plus de souplesse. Je dois lâcher prise car je dois faire face à tant de changements.
Ce qui restera difficile à reproduire selon elle, c'est l'expérience humaine. Une personne debout devant une toile y projette ses propres souvenirs. Quelque chose dans l'œuvre peut évoquer un moment, une personne ou une émotion particulière. Cette connexion est indissociable du fait que l'artiste et le spectateur partagent une humanité commune.
Pour Christine Ay Tjoe, l'imperfection est au cœur de ce lien. “Quelque chose créé par un humain reste authentique, ce qui signifie que ce ne sera jamais parfait”, affirme-t-elle. “C'est peut-être cela qui touche davantage les gens.”
Elle voit un avenir prometteur chez la nouvelle génération d'artistes, qui explore des horizons vastes sans se laisser enfermer dans un style unique. Son conseil : penser sur le long terme. Les opportunités semblent faciles aujourd'hui, souligne-t-elle, c'est pourquoi elles exigent discipline, humilité, et l'habitude de se remettre en question avec honnêteté. “Être un bon être humain passe avant tout”, dit-elle. “La carrière suit ensuite. Le talent ne nous appartenait pas au départ.”

Above Une étude en expression calme, mettant en avant les créations Louis Vuitton.
Quelque chose créé par un humain reste authentique, ce qui signifie que ce ne sera jamais parfait.
Forêts, machines et interruptions
Elle réside dans le nord de Bandung, à proximité d'une forêt protégée, où il lui est plus facile de rester en phase avec son humanité, un équilibre que la vie dans les grandes métropoles peut fragiliser. Si les artistes de Bandung restent généralement dans leur coin, elle y voit un avantage : plus de temps pour mesurer ce qu'elle peut réellement accomplir.

Above Vivant près d'une forêt protégée au nord de Bandung, Christine Ay Tjoe trouve un espace pour la solitude et la réflexion en dehors de son atelier. Tenue et bijoux : Louis Vuitton.
Ses goûts musicaux sont éclectiques. Elle écoute de la musique électronique, notamment Daniel Avery, qu'elle apprécie pour son pouls mécanique. Cela l'aide à tenir quand sa journée est morcelée par un visiteur ou un imprévu domestique. Ce rythme maintient le fil conducteur tandis qu'elle est sollicitée ailleurs.
Quand je lui demande ce qui l'attend, sa réponse est courte. “Continuer à créer. Mieux créer.” Pour elle, l'art reste un médium de croissance personnelle, un espace pour réfléchir à ce que chaque jour apporte, et parfois, pour trouver une issue.
Credits
Photography: Nicoline Patricia Malina
Creative Direction: Hans Hambali
Make-Up: Donny Liem
Outfit: Louis Vuitton
Jewellery: Louis Vuitton
Photography Assistant: Klarita Dania, Ade Arifianto, Ahmad Bagas Dwi Ananda




