Délaissant les grands récits nationaux au profit d'une endurance silencieuse, le pavillon des Philippines à la Biennale d'art de Venise explore les histoires submergées et le travail invisible des Philippins qui soutiennent le commerce maritime mondial.
Du 9 mai au 22 novembre, lors de la 61e Exposition internationale d'art contemporain, les Philippines affirment une fois de plus leur fière présence à la Biennale d'art de Venise au sein de l'espace d'exposition tant convoité, l'Artiglierie de l'Arsenale. À travers l'exposition Sea of Love / Dagat ng Pag-ibig, commandée par la Commission nationale pour la culture et les arts (NCCA) en partenariat avec le ministère des Affaires étrangères (DFA) et le bureau de la sénatrice Loren Legarda, le pays marque sa sixième participation depuis son retour à la Biennale d'art de Venise en 2015.
Les précédentes itérations du pavillon des Philippines se sont souvent concentrées sur de vastes récits nationaux et des figures historiques de premier plan. Cependant, le projet de cette année, dirigé par l'artiste visuel basé à Manille Jon Cuyson et la curatrice californienne Mara Gladstone, s'oriente vers une approche plus calme et intimiste. Mêlant peintures, vidéos et sculptures, il met en lumière le travail maritime philippin qui soutient le commerce mondial, explorant les réalités quotidiennes des marins et les liens qui perdurent malgré les distances.
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Above Rendu numérique de l'installation de “Sea of Love / Dagat ng Pag-ibig” à la Biennale d'art de Venise 2026 (Photo : avec l'aimable autorisation de Mara Gladstone)
Le titre Sea of Love a été choisi pour son sentiment de nostalgie, l'un des facteurs pris en compte par Jon Cuyson, car il s'inspire de la culture populaire pour offrir au public un point d'entrée familier. Toutefois, derrière cette façade romantique se cache une dualité complexe.
“L'installation maintient une tension délibérée”, explique l'artiste. “Elle évoque l'intimité, la parenté et le manque, tout en reconnaissant que la mer est un environnement vaste, souvent impitoyable, façonné par le travail maritime mondial.”
La diaspora philippine perçoit rarement l'océan comme un bel horizon, mais plutôt comme une vaste étendue synonyme de séparation. “Pour de nombreux Philippins, la mer n'est pas tant un horizon romantique qu'un lieu de séparation, un passage marqué par une absence prolongée, des risques et une immense endurance”, note l'artiste. La vision de Jon Cuyson vise à révéler ce qui perdure silencieusement au sein de ces vastes systèmes mondiaux. Les marins philippins, qui représentent un travailleur maritime sur trois dans le monde, soutiennent une économie qui dépend fortement de leur labeur, bien que leur humanité soit rarement reconnue au-delà de leur rôle fonctionnel. Dans Sea of Love, l'océan devient le témoin des actes délicats et quotidiens de mémoire et d'attachement qui permettent à la tendresse de survivre face à la précarité.

Above Jon Cuyson et Mara Gladstone lors de la préparation de l'exposition (Photo : Kieran Punay)
Mara Gladstone, qui se décrit comme une “enfant de la diaspora”, apporte un cadre théorique essentiel à l'exposition : la pensée archipélagique. Cette perspective réinvente la géographie postcoloniale, considérant les îles non pas comme des terres fragmentées et isolées, mais comme des écologies intimement connectées.
“Cela engendre une manière d'être qui comprend naturellement les océans non pas comme des espaces de tumulte, mais comme des lieux de potentiel et d'opportunité”, partage la curatrice. Elle souligne que l'histoire philippine a toujours été ancrée dans le contexte du voyage, soulevant une question profonde : “Qu'est-ce que la diaspora lorsqu'une personne quitte un point A pour n'y revenir qu'après avoir navigué sur les eaux du monde ? Quelle part de notre culture voyage au-delà de nos corps, tout en laissant des traces ?”
Pour la curatrice, la réponse réside dans la culture philippine, profondément ancrée dans le soin et la communauté. Des concepts philippins indigènes tels que le bayanihan (l'unité communautaire), le kalinga (le soin), l'aruga (l'éducation) et le malasakit (la compassion) constituent le fondement émotionnel de l'exposition. Ces manières d'être fondamentales ne sont pas des signes de répression coloniale, mais des traits ancestraux qui rendent les travailleurs philippins extrêmement appréciés dans le monde entier.

Above Détail de l'œuvre “The W/Hole Horizon” (2026) de Jon Cuyson, technique mixte sur toile (Photo : Bien Alvarez)
Au cœur de la pratique artistique de Jon Cuyson depuis trente ans, qui englobe la peinture, la sculpture et l'image en mouvement, se trouve une attention conceptuelle et matérielle singulière portée à l'humble moule. Ancrée dans les écologies queers et postcoloniales, l'artiste élève le mollusque du simple motif à une véritable philosophie directrice.
“Les moules font partie de ma mémoire quotidienne. Elles étaient de la nourriture avant de devenir une matière ou une méthode, préparées par ma grand-mère, partagées à la maison et liées au soin et à la subsistance”, réfléchit Jon Cuyson.
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Qu'est-ce que la diaspora lorsqu'une personne quitte un point A pour n'y revenir qu'après avoir navigué sur les eaux du monde ? Quelle part de notre culture voyage au-delà de nos corps, tout en laissant des traces ?
Dans le contexte de la Biennale d'art de Venise, la moule symbolise l'endurance du travailleur philippin. “Leur façon de s'attacher, de se regrouper et de filtrer reflète les formes d'endurance et de survie relationnelle des Philippins au sein des systèmes maritimes mondiaux”, explique-t-il. À l'instar des moules accrochées aux coques des navires, les marins philippins soutiennent le commerce mondial tout en demeurant largement invisibles.
Cette “pensée de la moule”, inventée par l'artiste, détourne l'attention du spectateur du grand spectacle pour la concentrer sur la relation, la survie et la responsabilité écologique. L'exposition présente même un court-métrage expérimental commandé pour l'occasion, Sea of Echoes, développé grâce à des recherches immersives et des conversations avec des mytiliculteurs, des biologistes marins de l'Université des Philippines et des experts en aquaculture.
Lumière et travail
Above Extrait du court-métrage “Nanay Cleo’s Dream” de Jon Cuyson présenté au Festival du court-métrage expérimental persan
La manifestation physique de Sea of Love est tout aussi délibérée que ses fondements conceptuels. Située dans l'Artiglierie au sein de l'Arsenale, un lieu historiquement imprégné de son propre passé de travail et de production maritime, l'installation a été entièrement conçue in situ.
Les peintures de Jon Cuyson ne sont pas simplement accrochées aux murs ; elles agissent comme l'architecture elle-même. “Les panneaux autoportants définissent les limites, régulent les lignes de fuite et chorégraphient la façon dont les visiteurs se déplacent dans le pavillon”, note-t-il. Ces structures sont méticuleusement mises à l'échelle des ouvertures des conteneurs maritimes, faisant subtilement référence aux infrastructures du commerce mondial sans être excessivement littérales.
Fait remarquable, l'ensemble de l'exposition a été conçu pour s'intégrer parfaitement dans un seul conteneur maritime de 40 pieds, un triomphe logistique qui sert également de clin d'œil élégant à la sensibilité géométrique pour laquelle Jon Cuyson est célèbre.

Above Panneau 1 de l'œuvre “The W/Hole Horizon” (2026), technique mixte sur toile (Photo : Bien Alvarez)

Above Panneau 10 de l'œuvre “The W/Hole Horizon” (2026), technique mixte sur toile (Photo : Bien Alvarez)
Au sein de cet environnement soigneusement façonné, quatre courts-métrages sont diffusés en séquence, garantissant que les voix des divers protagonistes (un marin nommé Kerel, sa compagne transgenre Mutya en province, Nanay Cleo dans les forêts, et l'océan lui-même) bénéficient d'une importance égale.
“Les peintures ne pouvaient pas servir de simples décors aux films”, affirme Mara Gladstone. “Au lieu de cela, les écrans fonctionnent comme des perforations et des brèches, partageant des pensées intimes et des moments personnels, brisant ainsi l'horizon sans fin.” L'intégration de l'amour queer aux côtés de l'amour familial complexifie les notions traditionnelles de masculinité et met en évidence la nature inclusive du soin à la philippine.
Tandis que les visiteurs déambulent dans l'Arsenale, guidés par la lueur des écrans et la lumière ambiante se reflétant sur les surfaces peintes métalliques, ils sont invités à vivre une expérience sensorielle plutôt que purement intellectuelle.
Au cœur de la pratique artistique de Jon Cuyson depuis trente ans, qui englobe la peinture, la sculpture et l'image en mouvement, se trouve une attention conceptuelle et matérielle singulière portée à l'humble moule.
Jon Cuyson espère que le public international prendra conscience de la présence silencieuse et omniprésente des travailleurs philippins. Il dresse d'ailleurs un parallèle poignant avec la foire elle-même : “Les marins philippins continuent de composer les équipages des navires qui transportent des marchandises, des images et des œuvres d'art à travers les océans, y compris celles qui arrivent dans des expositions internationales telles que la Biennale d'art de Venise. En ce sens, la Biennale elle-même est déjà intimement liée au travail maritime philippin, même lorsque celui-ci demeure largement invisible.”
Mara Gladstone fait écho à ce sentiment, exhortant la communauté artistique mondiale à reconnaître ces mains invisibles. “Songez que leurs mains ont déplacé presque toutes les œuvres d'art présentes à la Biennale”, souligne-t-elle.
Alors que l'inauguration a lieu ce mois-ci, Sea of Love témoigne du pouvoir de la subtilité et de la force que l'on trouve dans la vulnérabilité. C'est une exposition qui ne crie pas ses arguments historiques, mais qui murmure plutôt ses vérités à travers le frémissement d'un fil de byssus et le son ambiant des eaux côtières.

Above Portrait de l'artiste contemporain Jon Cuyson (Photo : Kieran Punay)
“Avant l'ouverture du pavillon, je tiens à inviter le public à aborder l'œuvre avec lenteur et ouverture d'esprit”, confie Jon Cuyson.
“C'est une exposition conçue pour être habitée en écoutant, en ressentant, en flânant et en laissant les fragments remonter à la surface en leur temps propre… Le pavillon est moins une réponse qu'une invitation : à demeurer avec ce qui dérive, ce qui perdure et ce qui nous relie par-delà l'eau, la distance et le temps.”
Pour les visiteurs explorant la vaste et souvent écrasante Biennale d'art de Venise cette année, le pavillon des Philippines offre un refuge essentiel. Il sert d'écrin pour s'arrêter, se détendre et se connecter aux ondes subtiles et durables d'un véritable océan d'amour.
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