Cover “Filipino Piso” par Lamy, 126 x 72 cm, acrylique sur toile (Photo : avec l'aimable autorisation de Henri Lamy)

Redéfinissant valeur et visibilité, Henri Lamy fait un retour très attendu sur la scène artistique philippine avec une exposition solo débutant le 20 mars au musée d'art contemporain d'Iloilo (ILOMOCA)

Peu de récits sont aussi complexes ou vibrants que ceux des femmes artistes philippines. De la résilience silencieuse des matriarches indigènes à la ferveur révolutionnaire des icônes historiques, l'identité féminine dans l'archipel est un spectre de force. C'est précisément ce spectre que le peintre français Henri Lamy cherche à illuminer lors de son retour très attendu sur la scène artistique philippine. Après une pause de cinq ans, Lamy présente Sovereign Faces, une exposition solo qui débutera le 20 mars au musée d'art contemporain d'Iloilo (ILOMOCA).

Coïncidant avec le Mois de l'histoire des femmes, l'exposition se veut plus qu'une simple galerie de portraits ; c'est une enquête philosophique sur la valeur, le pouvoir et le “regard colonial”. Lamy, né à Lyon et célèbre pour sa fusion dynamique de la capoeira et de la peinture, est depuis longtemps fasciné par les expressions faciales et par ceux considérés comme vivant en marge de la société. Cependant, avec Sovereign Faces, il va au-delà de la simple représentation pour défier l'infrastructure même de la manière dont nous attribuons la valeur.

Au cœur de l'exposition réside une question provocatrice : qui mérite d'être le visage de la valeur d'une nation ? Lamy aborde cela très littéralement à travers ses œuvres numismatiques “réimaginées”. La collection comprend des pièces telles que The Reimagined 1000 PHP Bill et The Thai Baht Reimagined, où les figures masculines traditionnelles sont remplacées par des souveraines féminines.

“Chaque être humain entre dans le monde par une femme ; nous leur devons la vie”, explique Lamy en discutant de la genèse de cette série. “Alors que les femmes jouent souvent les rôles les plus décisifs dans le développement des communautés et des nations, elles sont fréquemment absentes des symboles ‘officiels’ du pouvoir.”

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Above L'artiste Lamy au milieu de sa séance de peinture capoeira (Photo : avec l'aimable autorisation de Henri Lamy)

Il révèle que cette fascination a débuté à Bangkok en 2014, où il a conçu pour la première fois l'idée de remplacer le Roi par la Reine sur le Baht — un concept jugé trop controversé pour être exposé à l'époque. “Cette étincelle est restée”, reflète Lamy. “En utilisant la monnaie — la représentation la plus littérale de la ‘valeur’ — je place les figures féminines et indigènes au centre de la valeur nationale.”

L'exposition comble le fossé entre l'hyper-visible et l'invisible. Lamy place Corazon Aquino, inspirée par la première présidente des Philippines, en dialogue avec la Mangyan Girl, un hommage à la jeunesse indigène de Mindoro. Pour Lamy, cette juxtaposition n'est pas un contraste de pouvoir, mais une harmonisation de celui-ci.

“Associer une figure comme Corazon Aquino à une femme Mangyan Hanunuo est un acte délibéré”, déclare l'artiste. “Un leader politique navigue à travers des règles et des mesures, mais une population indigène détient les ‘clés’ ancestrales de notre survie.”

Il soutient que si la société moderne avait conservé les valeurs animistes de ces ancêtres, les crises environnementales du siècle dernier auraient pu être évitées. “Il y a une souveraineté partagée dans leur regard — un pouvoir tranquille”, affirme Lamy. “Je traite les deux visages avec la même révérence.”

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Above ‘Gabriela Silang’, 104 x 104 cm, acrylique sur toile (Photo : avec l'aimable autorisation de Henri Lamy)

Cette révérence est profondément personnelle. L'épouse de Lamy, Maïa d’Aboville — elle-même sujet de l'exposition — dirige la Fondation d’Aboville, qui œuvre inlassablement pour la préservation de la culture Mangyan et du Tamaraw. Être témoin direct de ce plaidoyer a fondamentalement changé la perspective de Lamy, passant de celle d'un observateur à celle d'un participant.

“Le colonialisme dépouille fondamentalement la souveraineté territoriale”, admet Lamy, reconnaissant son origine issue d'un empire colonial historique. “Mon art est une tentative de ‘rendre’ aux dépossédés en changeant la perspective... Il s'agit de passer d'un regard de ‘propriété’ à un regard d’‘honneur’.”

Les visiteurs de l'ILOMOCA reconnaîtront le style signature de Lamy — une utilisation intense de couleurs vives, une composition créative et l'usage inventif du couteau à palette. Cependant, l'immobilité des portraits dans cette collection dissimule l'énergie cinétique de sa création. Lamy est reconnu pour combiner la peinture avec la capoeira, l'art martial brésilien qui fusionne danse, rythme et mouvement.

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Above ‘Hanunuo Mangyan’, 30 x 30 cm, acrylique sur bois de bangka (Photo : avec l'aimable autorisation de Henri Lamy)

“Ma pratique de la capoeira est indissociable de mon développement”, partage Lamy, racontant un souvenir d'enfance lié à la maladie de son grand-père, qui l'a poussé, à quatre ans, à marcher sur les mains pour trouver une perspective différente. “Dans Sovereign Faces, cette énergie physique se manifeste dans les ‘premiers scintillements’ de la peinture. Les portraits peuvent sembler immobiles, mais ils naissent d'un mouvement à haute énergie.”

Pour démontrer ce processus viscéral, Lamy organisera une performance de peinture capoeira le 21 mars, le lendemain du vernissage. C'est une pratique qu'il considère comme un “dialogue entre deux joueurs”, une conversation par le mouvement que lui et Maïa ont performée dans le monde entier.

Le langage visuel de Sovereign Faces parle aussi de la nature fragmentée de l'identité moderne. Des œuvres comme Black iPhone et Young Noble intègrent des motifs géométriques et des artefacts contemporains, reflétant une vie vécue entre les cultures.

“Ce style aux multiples facettes est né il y a dix ans de ma propre expatriation”, note Lamy. “Vivant entre la France et les Philippines, mon identité semblait constamment décomposée et renforcée par les voyages. Nous sommes tous dans un ‘entre-deux’ de différents états.”

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Above ‘Maïa’, 60 x 120 cm, acrylique sur toile (Photo : avec l'aimable autorisation de Henri Lamy)

Cette perspective mondiale a non seulement influencé sa toile mais aussi son travail communautaire. En 2015, Lamy et d’Aboville ont fondé la Taverne Gutenberg à Lyon, un centre créatif qui a accueilli plus de 40 000 visiteurs et 400 artistes. Cette mission de démocratisation de l'art s'est poursuivie à Manille avec Ugnayan sa Poblacion.

“L'esprit de la Taverne Gutenberg s'est épanoui dans des projets plus vastes et plus systémiques”, déclare Lamy, soulignant de nouvelles entreprises comme Le Chalet du Parc à Lyon, qui réutilise un manoir historique à des fins culturelles. “J'apporte ce même esprit d'accessibilité à l'ILOMOCA ; je vois cette exposition comme un dialogue vivant avec la communauté Ilonggo, pas seulement comme un affichage statique.”

Le retour de Lamy aux Philippines est ancré dans la confiance — spécifiquement en Maricel Montero, avec qui il a précédemment collaboré au Museo Pambata. Il cite la “scène artistique florissante” d'Iloilo et le leadership avant-gardiste de l'ILOMOCA comme l'environnement idéal pour ce nouveau chapitre.

Alors qu'il se tourne vers l'avenir, avec des voyages à venir en Thaïlande et au Japon et une exposition prévue à la Galerie Hoang Beli à Paris en 2027, Lamy reste enraciné aux Philippines, plus précisément à Mindoro.

“Cette exposition à l'ILOMOCA marque un tournant définitif vers des thèmes plus chargés socialement et politiquement”, conclut Lamy. “Je me dirige vers une pratique qui ne se contente pas de capturer une ressemblance, mais explore la souveraineté profonde du sujet.”

Sovereign Faces se tient du 20 mars au 1er juin au musée d'art contemporain d'Iloilo. C'est une occasion rare d'assister au travail d'un artiste qui ne se contente pas de peindre des visages, mais réécrit l'histoire inscrite sur eux.

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