La pièce “Antigone” de Sophocle, écrite il y a 3 000 ans, avait-elle prédit notre monde actuel ? La nouvelle adaptation saisissante d'Alan Lucien Øyen suggère que oui.
Vous seriez certainement surpris si vous vous attendiez à une relecture fidèle de la tragédie “Antigone” de Sophocle. Le chorégraphe et auteur norvégien Alan Lucien Øyen propose une version contemporaine, présentée à la Hong Kong Academy for Performing Arts les 6 et 7 mars dans le cadre du Hong Kong Arts Festival de cette année, réimaginant le récit antique à travers le prisme moderne de la poésie, du mouvement et de la conscience numérique.
Les éléments familiers demeurent : le conflit entre frères et sœurs, la défiance tragique de l'héroïne, les remords de Créon. Pourtant, Øyen mêle danse, prose, poésie, musique et théâtre, utilisant ces figures classiques comme des archétypes pour chacun d'entre nous : politiciens, défenseurs des droits humains, femmes, quiconque naviguant dans les conflits modernes. Comme le note Øyen dans une interview du festival : “Tous les éléments de l'histoire sont là [mais la narration a été] éclatée.”
Øyen a déjà mis en scène “Antigone” deux fois auparavant — d'abord en Norvège, dans une adaptation sombre et relativement fidèle située dans un salon funéraire, puis dans une version axée sur la danse pour le Festival Antigone de Rome à l'été 2025. “Je comprends pourquoi tout le monde veut la monter maintenant, étant donné le monde dans lequel nous vivons”, dit-il. “La pièce parle de quelqu'un qui veut enterrer quelqu'un — elle parle de dignité humaine.”
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Above La production d'“Antigone” par Alan Lucien Øyen (Photo : avec l'aimable autorisation de Mats Bäcker et du Hong Kong Arts Festival)
Cette version hongkongaise implique neuf danseurs, dont quatre issus de l'emblématique Tanztheater Wuppertal Pina Bausch, la célèbre compagnie fondée par la regrettée chorégraphe allemande, renommée pour sa fusion du mouvement, de la parole et du jeu théâtral. L'“Antigone” d'Øyen partage peut-être le nom de Sophocle, mais pas son ton solennel. Elle se déroule comme une série de vignettes de deux heures et demie sur le pouvoir, la violence faite aux femmes, la perte et l'aliénation à l'ère numérique. Sa résonance contemporaine réside dans le caractère profondément humain de ces thèmes — les mêmes questions de dignité, de justice et de lutte morale abordées il y a 3 000 ans.
L'ouverture choque : une femme apparaît suspendue au plafond. Sans accessoires ni costumes pour la situer, deux figures entrent dans la lumière — l'une aveugle, l'autre la guidant — décrivant des visions de faim, de guerre et de désespoir. C'est un moment désorientant, à la fois ancien et immédiat.
Vient ensuite une scène où deux hommes se présentent comme frères. Ils dansent dans un unisson gracieux, puis s'entrelacent violemment, s'étouffant l'un l'autre. “Je ne peux pas respirer”, halète l'un d'eux, faisant écho au mouvement Black Lives Matter et à son plaidoyer pour la justice face à la violence systémique.
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Above Scène poignante de la pièce “Antigone” par Alan Lucien Øyen (Photo : avec l'aimable autorisation de Mats Bäcker et du Hong Kong Arts Festival)
Plus tard, une femme se tient devant un micro tandis qu'une autre interprète scande les noms de femmes célèbres : Malala Yousafzai, Marilyn Monroe, Britney Spears et d'autres. L'oratrice oppose à chaque nom la condamnation que ces femmes ont endurée : censure, ridicule, effacement. Le rythme devient presque musical, une litanie de mémoire collective et de souffrance.
Malgré la lourdeur des sujets, Øyen tisse des moments d'humour et de tendresse. Dans une scène touchante, une femme âgée converse avec une amie éloquente sur la musique et la mémoire, jusqu'à ce que le public réalise progressivement que l'“amie” est un avatar d'IA. Sa chaleur et sa vulnérabilité aiguisent la précision mécanique des réponses parfaitement conçues de la machine, soulignant le besoin humain de compagnie, même lorsqu'elle provient d'un code informatique.
Le génie de la production réside dans sa mise en scène minimaliste et abstraite, qui contraste avec — et exacerbe — la brutalité de la nature humaine. L'image finale persiste longtemps après que les lumières se soient éteintes : Fernando Suels Mendoza, danseur du Tanztheater, ramassant les pétales d'une rose cueillie et les recollant minutieusement sur sa tige. Elle reste belle, mais irrévocablement brisée. C'est un emblème fragile d'un monde marqué par la violence mais aspirant toujours à la plénitude.
L'“Antigone” d'Øyen est un tour de force obsédant qui laisse le public se demander si l'humanité a dépassé la cruauté de Créon — ou a simplement appris à la reformuler.




